Quand le roi Arthur a-t-il réellement vécu ?
Par Caleb Howells
Établir à quelle époque le roi Arthur était censé avoir réellement vécu est d’une importance capitale pour pouvoir le comprendre, lui ainsi que la légende arthurienne dans son ensemble. Sans chronologie précise, nous ne pouvons ni évaluer correctement les indices potentiels de son historicité, ni comprendre qui fut réellement son contemporain, ni savoir quel impact il a pu avoir sur d’autres événements dont l’historicité est incontestée. La tradition le situe au début du sixième siècle, mais les recherches plus récentes exigent-elles une chronologie différente ?

La datation traditionnelle du roi Arthur
Selon la tradition, le roi Arthur aurait vécu à la fin du cinquième siècle et au début du sixième. Cette hypothèse repose principalement sur les Annales Cambriae, un document latin du dixième siècle rédigé par les Gallois.
Deux des entrées les plus anciennes concernent Arthur. La première fait référence à la bataille du mont Badon, qui aurait été la bataille décisive d’Arthur contre les Anglo-Saxons et qui mit fin à la guerre entre les deux peuples pour au moins quarante-trois ans. L’entrée se lit ainsi :
« La bataille de Badon, au cours de laquelle Arthur porta sur ses épaules la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ pendant trois jours et trois nuits, et les Bretons furent vainqueurs. »
Cette entrée est datée de l’année 516.
La seconde entrée arthurienne mentionne la bataille de Camlann. Il s’agit d’une bataille à laquelle participèrent Arthur et un personnage nommé Medraut, ou Medrawd. Selon la tradition ultérieure, il s’agissait du propre neveu d’Arthur et de son adversaire lors de cette bataille. L’entrée se lit ainsi :
« La bataille de Camlann, au cours de laquelle Arthur et Medraut tombèrent ; et il y eut une peste en Bretagne et en Irlande. »
Cette entrée est datée de l’année 537, vingt-et-un ans après la bataille décisive d’Arthur contre les Anglo-Saxons à Badon.
Ce que cela signifie pour la chronologie du roi Arthur
Les Annales Cambriae constituent la plus ancienne source fournissant des dates précises concernant Arthur. C’est donc tout naturellement la source la plus couramment utilisée pour établir l’époque à laquelle il vécut. Elle semble confirmer qu’Arthur fut un personnage du début du sixième siècle.
Puisqu’Arthur était manifestement âgé de plus de seize ans au moment où se déroula sa bataille décisive contre les Saxons, la date de 516 pour la bataille de Badon situerait sa naissance avant l’année 500. De plus, des éléments issus de la tradition galloise ultérieure, et même des Mirabilia antérieurs, attribuent à Arthur des fils adultes durant son règne.
Bien que cela ne soit généralement pas mentionné dans les études consacrées à ce sujet, le récit en prose gallois Culhwch and Olwen, daté d’environ 1100, semble se dérouler peu après la bataille de Badon. Qu’il se déroule après cette bataille ressort du fait que l’ennemi d’Arthur à Badon, Osla Gyllellfawr, y est présenté comme soumis à Arthur avant de mourir dans Culhwch and Olwen, ce qui montre que l’histoire se situe après la défaite d’Osla.
Le fait que l’action se déroule peu après la bataille de Badon ressort en revanche de ce que les événements décrits dans le récit semblent être une autre version d’événements que Geoffroy de Monmouth, écrivant vers 1137, situait dans l’année qui suivit la bataille de Badon.
L’importance de cette constatation tient à ce que Culhwch and Olwen présente Arthur comme ayant un fils adulte qui mourut au cours des événements du récit. Cela suggérerait donc qu’Arthur avait au moins la quarantaine au moment de la bataille de Badon.
L’appui de l’Historia Brittonum
Indépendamment de cela, les informations tirées de l’Historia Brittonum, qui précède d’un siècle les Annales Cambriae, indiquent que la bataille de Badon couronna une longue carrière de guerre d’Arthur contre les Anglo-Saxons. Ce texte affirme qu’Arthur livra au total douze batailles contre eux.
Ainsi, les éléments issus tant de la tradition galloise (rarement prise en compte) que de l’Historia Brittonum indiquent qu’Arthur était déjà un chef mûr au moment de la bataille de Badon. Par conséquent, compte tenu de la date de 516 pour cette bataille, sa naissance pourrait se situer vers 470 environ.
Sur la base de ces éléments de datation, le roi Arthur est régulièrement décrit comme un roi de la fin du cinquième et du début du sixième siècle.
La datation fondée sur Gildas
Cependant, les chercheurs modernes ont privilégié une date légèrement antérieure pour le floruit d’Arthur. La raison en réside dans des indices fournis par le De Excidio, une œuvre rédigée par un moine nommé Gildas à un moment du sixième siècle. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une histoire de la Bretagne, mais d’un pamphlet religieux, ce texte apporte quelques informations historiques utiles.
Dans le De Excidio, Gildas mentionne la bataille de Badon. Bien que son latin soit difficile et parfois ambigu, la ligne mentionnant Badon est généralement comprise comme signifiant qu’elle eut lieu quarante-trois ans avant le moment où il écrivait, qui était également l’année de sa naissance.
Cela signifie que si nous pouvons établir à quand remonte la rédaction de Gildas, il nous suffirait de remonter de quarante-trois ans pour déterminer quand eut lieu la bataille de Badon, établissant ainsi un point d’ancrage pour la chronologie du roi Arthur.
Si Gildas ne nous fournit aucune date explicite, il adresse en revanche certaines de ses critiques, dans son pamphlet, à cinq rois alors vivants : Constantinus, Vortiporius, Aurelius Caninus, Cuneglasus et Maglocunus.
Cela est très utile, car les registres médiévaux ultérieurs nous fournissent de nombreuses informations sur la plupart de ces rois. Bien que ces informations médiévales tardives ne soient pas contemporaines, ce sont les meilleures dont nous disposions, et nous pouvons les utiliser conjointement avec l’affirmation contemporaine de Gildas selon laquelle ces rois étaient vivants et régnaient quarante-trois ans après la bataille de Badon.
L’ancrage des Annales Cambriae pour la date de Gildas
Il est largement admis que le Maglocunus mentionné par Gildas doit être identifié à un roi enregistré dans les sources ultérieures sous le nom de Maelgwn, roi du Gwynedd. L’une des plus anciennes informations chronologiques concernant Maelgwn figure dans les Annales Cambriae. L’entrée pour l’année 547 dit ce qui suit :
« La grande mort [épidémie] au cours de laquelle mourut Maelgwn, roi du Gwynedd. »

Si Maelgwn mourut en l’an 547, mais qu’il était encore vivant lorsque Gildas rédigeait le De Excidio, alors Gildas a nécessairement écrit au plus tard en 547. Puisque la bataille de Badon eut lieu quarante-trois ans avant la rédaction du De Excidio, 504 est la dernière année absolue à laquelle elle a pu se produire.
Peut-être par désir de ménager un intervalle plus confortable entre le moment où Gildas écrivit et celui où Maelgwn mourut, de nombreux chercheurs actuels situent la bataille de Badon vers 500. Cette date est considérée comme plus plausible historiquement que celle d’environ 516 pour la bataille de Badon qu’affirment les Annales Cambriae, car elle repose plus directement sur les propos de Gildas concernant le moment où cette bataille eut lieu et sur les personnages encore vivants à l’époque où il écrivait.
Les incohérences des chronologies arthuriennes
Bien qu’il s’agisse d’une conclusion courante, le lecteur aura peut-être déjà remarqué une faille logique dans l’argument exposé ci-dessus. Il est vrai que Gildas nous apprend apparemment que la bataille de Badon eut lieu quarante-trois ans avant sa rédaction et que Maelgwn était encore vivant à ce moment-là.
Cependant, la date de 547 pour la mort de Maelgwn provient des Annales Cambriae. Or il s’agit exactement de la même source qui nous dit que la bataille de Badon eut lieu en 516. En utilisant exactement les mêmes éléments tirés de Gildas et des Annales Cambriae, nous pourrions affirmer avec une confiance égale que Maelgwn ne peut en réalité être mort qu’en 559 au plus tôt.
La vérité est que les Annales Cambriae comportent nécessairement une erreur quelque part, car ils n’offrent pas quarante-trois années entre Badon et la mort de Maelgwn, alors que Gildas révèle que Maelgwn était encore vivant au moins aussi longtemps après la bataille de Badon. Dès lors, soit la date de Badon est erronée, soit celle de la mort de Maelgwn l’est.
La conclusion selon laquelle la date de la mort de Maelgwn donnée par les Annales Cambriae montrerait que la bataille de Badon eut lieu en réalité au plus tard en 504 est manifestement fallacieuse sur le plan logique. Il n’existe aucune raison de s’attacher arbitrairement à la date de 547 pour la mort de Maelgwn tout en rejetant allègrement la date de 516 pour la bataille de Badon comme étant inexacte.
La réalité est simplement que l’une ou l’autre de ces dates pourrait être inexacte, voire les deux. Comme elles proviennent toutes deux du même document et datent à peu près de la même époque, elles ont évidemment le même poids. Rien dans la date de la mort de Maelgwn n’indique qu’elle soit plus historique ou plus sûre que la date de la bataille de Badon figurant dans ce même document.
Ce qu’il faut en retenir, c’est que la date d’environ 500 pour la bataille de Badon n’est en réalité pas plus convaincante historiquement que la date de 516 pour cette bataille. En réalité, les deux dates reposent directement sur les Annales Cambriae du dixième siècle. Les deux dates proposées sont aussi convaincantes et aussi bien étayées l’une que l’autre.
Ce qu’indique réellement le poids des indices
S’il est vrai que les Annales Cambriae sont la plus ancienne source donnant des dates explicites pour la bataille de Badon et pour la mort de Maelgwn, ils ne sont pas la plus ancienne source fournissant des informations chronologiques à leur sujet.
La date de la bataille de Badon selon l’Historia Brittonum
L’Historia Brittonum, sans leur attribuer de dates précises, situe néanmoins la bataille de Badon et le règne de Maelgwn dans des contextes historiques spécifiques. Concernant la bataille de Badon, considérons ce qu’elle nous dit :
« Et Octa, après la mort de son père Hengist, vint de la partie gauche de l’île au royaume de Kent, et de lui descendent tous les rois de cette province jusqu’à aujourd’hui. Ce fut alors que le magnanime Arthur, avec tous les rois et la force militaire de la Bretagne, combattit les Saxons. »
Cela nous fournit une date la plus ancienne possible pour la bataille de Badon. De quelle manière ?
La date d’Octa de Kent
Selon ce texte, Arthur commença sa carrière de lutte contre les Saxons à un moment donné après qu’Octa fut devenu roi de Kent. Le début du règne d’Octa est généralement placé en 512. En effet, la Chronique anglo-saxonne nous apprend qu’Oisc régna vingt-deux ans à partir de 488, et qu’Oisc était le père d’Octa selon Bède.
La durée du règne d’Octa est plus difficile à établir, mais certaines sources lui attribuent un règne de vingt-deux ans, comme son père. Cela situerait son règne de 512 à 534. En tout état de cause, il semble raisonnable de dire que l’Historia Brittonum, sur la base de cette affirmation, place la carrière d’Arthur après 512.
Cette source affirme qu’Arthur livra douze batailles contre les Saxons, Badon étant la dernière. Elle ne nous dit pas combien d’années couvraient ces douze batailles, mais nous pouvons raisonnablement supposer que cette longue série d’engagements s’étala sur au moins une décennie.
Avec 512 comme année la plus ancienne possible pour le début de la guerre d’Arthur contre les Anglo-Saxons, cela situerait la bataille de Badon en 522 au plus tôt.
La date d’Ida de Bernicia
Bien entendu, puisque Octa régna manifestement pendant assez longtemps et que l’Historia Brittonum ne dit pas qu’Arthur commença ses campagnes dès qu’Octa devint roi, la bataille de Badon pourrait avoir eu lieu bien plus tard.

Fait intéressant, après avoir décrit les douze batailles, l’Historia Brittonum nous dit ce qui suit :
« Et dans toutes ces guerres, il [Arthur] fut le vainqueur. Et eux, tandis qu’ils étaient vaincus dans toutes ces guerres, demandèrent de l’aide à la Germanie et se multiplièrent sans relâche, et amenèrent des rois de Germanie pour régner sur eux en Bretagne, jusqu’au temps où Ida régna. »
Pour référence, voici le texte latin original :
« et nemo prostravit eos nisi ipse solus, et in omnibus bellis victor extitit. et ipsi, dum in omnibus bellis prosternebantur, auxilium a Germania petebant et augebantur multipliciter sine intermissione et reges a Germania deducebant, ut regnarent super illos in Brittannia usque ad tempus quo Ida regnavit. »
La formulation ici est très significative. Elle nous dit qu’Arthur fut victorieux dans toutes ces guerres. Puis elle enchaîne en nous disant ce que faisaient les Anglo-Saxons pendant toutes ces guerres. Le récit affirme qu’ils demandaient de l’aide à la Germanie et en faisaient venir des chefs, et il précise explicitement que cela dura jusqu’au temps où Ida régna.
Si les Anglo-Saxons firent cela « pendant qu’ ils étaient vaincus dans toutes ces guerres », et que cela se poursuivit jusqu’au règne d’Ida, alors cela signifie logiquement que ces guerres se poursuivirent jusqu’au règne d’Ida. Ce serait donc alors que se situe la bataille de Badon.
Alors, quand Ida commença-t-il à régner ? La Chronique anglo-saxonne nous apprend que ce fut en l’an 547. Dès lors, les informations de l’Historia Brittonum semblent en réalité situer la bataille de Badon cette année-là, voire plus tard (puisque Ida régna douze ans).
La date du règne de Maelgwn Gwynedd selon l’Historia Brittonum
L’idée que la bataille de Badon eut lieu aussi tard que vers 547 peut sembler de prime abord beaucoup trop tardive, mais elle est cohérente avec la date que l’Historia Brittonum donne pour Maelgwn. Il est important de rappeler que l’Historia Brittonum fut rédigée vers 830. Cela la rend plus ancienne d’un siècle que les Annales Cambriae et donc, logiquement, plus autoritaire.
Cette source, la plus ancienne que nous ayons sur la position chronologique de Maelgwn, fournit trois informations chronologiques le concernant.
Position chronologique
L’Historia Brittonum présente Maelgwn avec les informations chronologiques suivantes :
« Ida, fils d’Eoppa, posséda des contrées sur le côté gauche de la Bretagne, c’est-à-dire face à la mer de l’Humber, et régna douze ans, et unit Dynguayth Guarth-Berneich. Alors Dutgirn combattit vaillamment à cette époque contre la nation des Angles. Alors Talhaiarn Cataguen était célèbre pour sa poésie, et Neirin, et Taliesin et Bluchbard, et Cian, appelé Guenith Guaut, étaient tous célèbres en même temps dans la poésie bretonne. Le grand roi, Mailcun, régna parmi les Bretons. »
Ce passage mentionne d’abord le règne d’Ida pendant douze ans. Puis « Dutgirn » est mentionné comme combattant à cette époque. Ensuite, le récit dit « alors » Talhaiarn était célèbre pour sa poésie. Le mot latin traduit par « alors » est « tunc », qui peut signifier « alors » au sens de « à ce moment-là » ou au sens de « ensuite ».
Dans tous les cas, après avoir mentionné plusieurs barde célèbres pour leur poésie, il est dit que Maelgwn régna parmi les Bretons. Comme il n’est pas clair si le « tunc » latin précédant Talhaiarn doit être compris comme « à ce moment-là » ou « ensuite », il est plus sûr de simplement rattacher Maelgwn aux barde qui le précèdent immédiatement plutôt que de spéculer sur la question de savoir s’il régna en même temps que « Dutgirn » ou quelque temps après lui.
Nous ne savons pas non plus si ce dernier personnage était censé avoir combattu les Angles pendant le règne de douze ans d’Ida ou juste après sa fin, qui intervint vers 559.
Parmi les barde mentionnés, les plus solidement établis sur le plan chronologique sont Taliesin et [A]Neirin. Tous deux furent des barde de la moitié et de la fin du sixième siècle. Aneirin, par exemple, est réputé avoir écrit Y Goddodin, généralement daté d’environ 600.
Le fait que l’Historia Brittonum place Maelgwn dans la même époque que ces barde suggérerait que lui aussi fut un personnage du milieu ou de la fin du sixième siècle. Il est manifeste que cela ne correspond pas à la date de mort de 547 pour Maelgwn fournie par les Annales Cambriae. C’est d’autant plus vrai que Gildas révèle que le règne de Maelgwn — qui comporta une interruption de durée inconnue — dura assez longtemps.
La descendance de Cunedda
Le passage continue en disant :
« Le grand roi, Mailcun, régna parmi les Bretons, c’est-à-dire dans le district de Guenedota, parce que son trisaïeul au quatrième degré, Cunedda… »
Selon ce texte, Maelgwn était l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de Cunedda. Ce Cunedda était un personnage célèbre de la tradition galloise et eut de nombreux descendants. Sur la base de ces nombreux descendants et du récit de ses activités, le chercheur Peter Bartrum situa sa naissance vers 370. D’autres chercheurs s’accordent généralement avec cette datation globale.
Sur cette base, si l’on compte cinq générations en avant pour parvenir à la naissance de Maelgwn, on arrive à environ 480-520, en utilisant une moyenne de vingt-deux à trente ans par génération. Bien entendu, nous ne savons pas quel âge il avait lorsqu’il prit le pouvoir.
Cent quarante-six ans après Cunedda
Le passage de l’Historia Brittonum poursuit :
« Cunedda, avec ses douze fils, était auparavant venu de la partie gauche, c’est-à-dire du pays appelé Manau Gododdin, cent quarante-six ans avant que Mailcun ne régnât, et expulsa les Scots de ces contrées avec de grands massacres. »
Selon ce récit, le règne de Maelgwn commença 146 ans après l’arrivée de Cunedda dans le Gwynedd depuis le Manau Gododdin. Peter Bartrum situa l’arrivée de Cunedda au plus tôt en 425. L’éminente chercheuse Rachel Bromwich était d’accord, estimant que Cunedda était probablement arrivé dans le Gwynedd plus près de 450 que de 400.

Ainsi, en comptant 146 années à partir de 425, on parvient à 571 pour le début du règne de Maelgwn. Bromwich elle-même en convenait et suggérait que la mort de Maelgwn placée en 547 dans les Annales Cambriae pouvait résulter d’une confusion entre la peste qui tua Maelgwn et l’antérieure peste de Justinien des années 540.
Puisque, comme nous l’avons mentionné plus haut, Gildas indique clairement que Maelgwn régnait déjà depuis un certain temps lorsqu’il écrivit le De Excidio, cela situerait la rédaction de cette œuvre bien après 571.
La chronologie arthurienne de l’Historia Brittonum
De cette analyse des informations de l’Historia Brittonum, il ressort clairement que ce texte pointe vers une date bien plus tardive pour la bataille de Badon que la date traditionnelle de 516. Le passage sur les activités du roi Arthur situe ses campagnes après le début du règne d’Octa, et il suggère fortement que ces guerres se poursuivirent jusqu’au règne d’Ida, qui débuta en 547.
En harmonie avec cela, l’Historia Brittonum place fermement le règne de Maelgwn bien dans la seconde moitié du sixième siècle, faisant de lui le contemporain de personnages tels que Taliesin et Aneirin, et situant son règne 146 ans après la venue de Cunedda depuis le Nord.
Puisque le règne de Maelgwn durait déjà depuis un certain temps lorsque Gildas écrivit, quarante-trois ans après la bataille de Badon, cela situerait cette bataille vers le milieu du sixième siècle. C’est exactement ce que suggère le passage arthurien lui-même, au vu du lien établi avec Ida.
Comment cela s’accorde avec les Annales Cambriae
Cela ne signifie pas que la chronologie arthurienne de l’Historia Brittonum soit totalement incompatible avec celle des Annales Cambriae. Par bonheur, il existe une explication très simple à la date de 516 pour Badon donnée par cette dernière source.
Dans les documents médiévaux, les événements étaient parfois datés par rapport à la mort de Jésus. C’est ce qu’on voit dans l’Historia Brittonum elle-même, par exemple. Cependant, les événements étaient habituellement datés par rapport à la naissance de Jésus.
De ce fait, les scribes médiévaux faisaient parfois remonter des événements d’une trentaine d’années (environ trente-trois ans) en lisant par erreur une source comme datant un événement par rapport à la naissance de Jésus, alors que la source en question mentionnait en réalité sa mort.
Bien que la date de 516 dans les Annales Cambriae diverge sensiblement de la date indiquée par l’Historia Brittonum, les deux sources concordent très bien si l’on suppose que la date des Annales Cambriae avait été par erreur antidatée d’environ trente-trois ans.
Cela la déplacerait vers 549. Cela concorde extrêmement bien avec l’affirmation de l’Historia Brittonum selon laquelle les douze batailles, dont Badon fut la dernière, se poursuivirent jusqu’au règne d’Ida, dont le règne est enregistré comme ayant commencé en 547.
Les indices issus de la poésie galloise
De nombreux poèmes gallois mentionnant Arthur ne fournissent pas de données chronologiques utiles. Il existe cependant au moins trois poèmes gallois qui soutiennent cette chronologie arthurienne tardive.
Preiddeu Annwn
Le premier est Preiddeu Annwn. Ce poème est attribué à Taliesin, le barde du milieu et de la fin du sixième siècle mentionné plus haut. Les chercheurs s’accordent généralement à dire que ce poème ne fut pas réellement écrit par lui, mais par un poète ultérieur le présentant comme l’une des œuvres de Taliesin. Il raconte le voyage d’Arthur vers Annwn, l’Autre Monde de la mythologie galloise.
Ce poème a généralement été daté d’environ le dixième siècle, mais plus récemment, John T Koch a soutenu qu’il contient des formes galloises anciennes indiquant qu’il fut composé à l’origine vers le milieu du huitième siècle.
Si cette hypothèse est exacte, cela en ferait la plus ancienne source connue relative à la carrière d’Arthur. En tout état de cause, même si la date plus tardive est correcte, le poème reste ancien. Ce qui est significatif ici, c’est que cela fait de Taliesin un contemporain du roi Arthur.
Ce que cela signifie pour la chronologie d’Arthur
Taliesin serait né vers 530 environ. Il est surtout associé à Urien et à son fils Owain, tous deux rois du Nord dans la seconde moitié du sixième siècle. Urien ne mourut qu’au cours des années 590.
Dès lors, le fait que Preiddeu Annwn fasse de Taliesin un contemporain du roi Arthur indique clairement qu’Arthur fut actif bien après la date de 537 que les Annales Cambriae donnent pour sa dernière bataille. Comme ce poème gallois semble être au moins aussi ancien que cette chronique, sinon bien plus ancien, il devrait avoir au moins autant de poids, sinon davantage.
Pa Gur
Un autre poème gallois datant d’environ 900 est Pa Gur. Ce poème raconte de nombreux exploits accomplis par les hommes d’Arthur, et il mentionne l’une des douze batailles de l’Historia Brittonum. Il s’agit de la bataille sur le rivage du Tribruit. Lors de cette bataille, l’allié d’Arthur, Bedwyr, est décrit comme combattant un ennemi nommé Garwlwyd.
Les chercheurs s’accordent généralement à dire qu’il s’agit du même personnage que Gwrgi Garwlwyd, connu par d’autres textes gallois. Il y est présenté comme un contemporain malfaisant d’Arthur, ce qui correspond à la conclusion qu’il est le Garwlwyd mentionné dans le poème Pa Gur.
Cela étant dit, il est notable que les Triades galloises nous apprennent que Gwrgi Garwlwyd fut tué par un homme nommé Diffydell. La triade dans laquelle figure cette affirmation porte entièrement sur Diffydell et ses deux frères. Tandis que Diffydell aurait tué Gwrgi Garwlwyd, ses deux frères auraient tué Gwenddoleu et Athelfrith de Northumbrie.
Gwenddoleu était un roi enregistré comme étant mort à la bataille d’Arderydd, datée de 573 par les Annales Cambriae, tandis qu’Athelfrith de Northumbrie mourut en 616. Si les deux frères de Diffydell tuèrent ces deux personnages, il est logique de penser que la victime de Diffydell lui-même fut également un personnage de la fin du sixième siècle, voire du début du septième.

Ce que cela signifie pour la chronologie d’Arthur
Puisque la victime de Diffydell, Gwrgi Garwlwyd, était impliquée dans la bataille d’Arthur sur le rivage du Tribruit selon Pa Gur, cette bataille aurait logiquement eu lieu au plus tôt vers le milieu du sixième siècle. Cela est incompatible avec une bataille de Badon (qui vint après Tribruit) située dès 516.
Par conséquent, tout comme Preiddeu Annwn, le poème gallois ancien Pa Gur soutient cette chronologie arthurienne plus tardive.
Trawsganu Kynan Garwyn mab Broch
Le poème Trawsganu Kynan Garwyn mab Broch ne mentionne pas Arthur, mais il est très précieux pour établir la chronologie du sixième siècle. C’est un poème gallois très ancien, qui pourrait bien avoir été réellement composé par Taliesin au sixième siècle.
Ce poème décrit les exploits de Cynan Garwyn, un puissant roi du Powys de la seconde moitié du sixième siècle. L’un des exploits mentionnés est d’avoir inspiré de la crainte à Aircol. Il s’agirait d’Aircol Llawhir, roi du Dyfed au sixième siècle.
Les généalogies galloises, dont la plus ancienne lignée généalogique du manuscrit Harleian 3859, s’accordent à dire qu’Aircol était le père de Vortipor du Dyfed. L’intérêt de cette donnée tient au fait que Vortipor fut l’un des cinq rois mentionnés par Gildas.
Comme expliqué plus haut, ces cinq rois régnaient lorsque Gildas écrivit, c’est-à-dire quarante-trois ans après la bataille de Badon. Puisqu’Aircol était encore vivant durant le règne de Cynan Garwyn, fermement daté des dernières décennies du sixième siècle, cela montre que Vortipor ne fut définitivement pas un personnage du début du sixième siècle.
L’importance de cette donnée est renforcée par le fait que Gildas signale que Vortipor vieillissait et grisonnait. Dès lors, si Vortipor vieillissait lorsque Gildas écrivait, alors que son père Aircol était encore actif au moins durant la première partie de la carrière de Cynan Garwyn, Gildas aurait nécessairement écrit vers la toute fin du sixième siècle.
Cela corrobore la datation de la bataille de Badon vers le milieu du sixième siècle, telle que la suggère l’Historia Brittonum. Il est impossible de maintenir une date aussi précoce que 516 pour cette bataille sans simplement ignorer ces indices issus du Trawsganu Kynan Garwyn mab Broch.
Les indices issus des récits en prose gallois
Le plus ancien récit en prose gallois concernant le roi Arthur est Culhwch and Olwen, dont la rédaction est estimée à environ 1100. Ce récit est utile en ce qu’il entoure Arthur de nombreux alliés, ce qui indique approximativement à quelle époque on croyait qu’il avait vécu.
Comme Preiddeu Annwn, ce texte fait de Taliesin un contemporain d’Arthur. Considérons toutefois quelques informations nouvelles fournies par cette source.
L’un des personnages mentionnés dans le récit est Maelwys ap Baeddan. Il s’agit de Mael Umai mac Baetan, un roi irlandais. Il mourut vers l’an 608. Il est évident qu’il ne peut avoir été un contemporain d’Arthur si celui-ci mourut en 537, comme l’affirment les Annales Cambriae.
Un autre personnage mentionné est Morfudd, la fille d’Urien Rheged. Comme mentionné plus haut, Urien lui-même ne mourut que dans les années 590 ; sa fille fut donc assurément un personnage postérieur au milieu du sixième siècle.
Gwyn ap Nudd est un autre personnage intéressant mentionné parmi les alliés d’Arthur. Il apparaît dans diverses autres sources, où il est fréquemment associé à des personnages du milieu et de la fin du sixième siècle. Par exemple, un record en fait le demi-frère de Gwallog ap Lleenog. Gwallog était le père du Ceredic qui fut chassé de son royaume par le roi Edwin au début du septième siècle.
Un autre document affirme qu’il était présent à la mort de Gwallog, ainsi qu’à la mort de Gwenddoleu, mort vers 573. Dès lors, si Gwyn ap Nudd fut l’un des alliés d’Arthur comme l’affirme Culhwch and Olwen, Arthur ne peut pas être mort au début du sixième siècle.
Les indices issus de Geoffroy de Monmouth
Enfin, considérons les informations fournies par Geoffroy de Monmouth. S’il est vrai qu’il donne 542 comme année de l’abdication d’Arthur, cela est contredit par tout le reste de ce qu’il dit sur le règne d’Arthur.
Les nominations durant le règne d’Arthur
Geoffroy mentionne plusieurs événements survenus durant le règne d’Arthur qui peuvent être datés indépendamment. Deux exemples proviennent de son couronnement particulier, qui eut lieu une douzaine d’années après la bataille de Badon.
Lors de cet événement, Dubricius est décrit comme étant remplacé par David comme principal évêque de la région. Ce même événement est décrit dans la Vie de saint David, où il est présenté comme s’étant produit lors du synode de Brefi. Sur la base des indices de la Vie de saint Cadoc, qui décrit également cet événement, conjugués aux Annales Cambriae, cet événement semble avoir eu lieu vers l’an 560 (voir l’article Bishop David, Uncle of King Arthur pour plus de détails ; en français : « L’évêque David, oncle du roi Arthur »).
Cela correspond excellemment à la date d’environ 549 pour la bataille de Badon dans cette chronologie arthurienne tardive.
L’autre événement datable mentionné dans ce passage de Geoffroy de Monmouth est la nomination de Teilo comme évêque de Dol à la place de Samson. Cet événement est mentionné dans la Vie de saint Teilo et situé à la fin de la peste jaune.

Dans cette dernière source, cet événement est immédiatement suivi de la nomination d’Oudoceus comme évêque de Llandaff. Comme Oudoceus était un fils tardif de Budic III de Bretagne, né vers 500, Oudoceus fut probablement né vers 540. Sa nomination comme évêque ne peut donc raisonnablement pas être survenue avant environ 570.
Puisque la nomination de Teilo comme évêque à la place de Samson est située immédiatement avant celle-ci, il est évident qu’elle se produisit peu de temps auparavant. Par conséquent, le fait que Geoffroy situe cet événement durant le règne d’Arthur suppose clairement qu’Arthur continua de régner jusqu’à une date aussi avancée du sixième siècle.
La famille de Mordred
Considérons, par exemple, les contemporains que Geoffroy attribue à Arthur. Il fait d’Arthur le beau-frère de Lot de Lothian. Dans la tradition galloise, ce personnage apparaît sous le nom de Llew ap Cynfarch. La tradition galloise comme Geoffroy de Monmouth s’accordent à dire qu’il était le frère d’Urien Rheged.
Lot, ou Llew, était le père du Medrawd mentionné dans les Annales Cambriae comme tombé à la bataille de Camlann. Il est plus connu sous le nom de Mordred.
Puisqu’Urien fut actif durant le milieu et la fin du sixième siècle, il est logique de penser que son frère Lot fut vraisemblablement actif à peu près à la même époque. À son tour, son fils Mordred n’était presque certainement pas né avant environ le milieu du sixième siècle.
Nous parvenons à la même conclusion en procédant depuis un autre angle. Selon les Triades galloises, le père de Lot, Cynfarch, était marié à Nyfain, la fille de Brychan. Cela ferait de Lot le petit-fils de Brychan. Brychan, pour sa part, naquit vers 480, comme le révèle l’analyse de sa famille. Si Lot fut son petit-fils, cela situerait la naissance de Lot vers 520 ou après.
Le propre fils de Lot, Mordred, serait donc né dans les années 540. Toute bataille à laquelle il participa aurait donc dû se dérouler dans les années 560 au plus tôt.
Mordred étant l’un des principaux personnages impliqués dans la bataille de Camlann, cela signifierait que la bataille de Camlann devrait être datée bien avant dans la seconde moitié du sixième siècle. Si nous supposons, comme pour la bataille de Badon, que la date de Camlann donnée par les Annales Cambriae avait été par erreur antidatée de trente-trois ans, alors sa date correcte devrait être 570.
Cela concorde parfaitement avec les informations entourant Mordred et son père Lot, leur relation avec Urien, ainsi que leur descendance de Brychan.
Après la mort d’Arthur
Toutes les informations que Geoffroy fournit sur la période suivant la mort d’Arthur corroborent également la conclusion qu’Arthur mourut bien avant dans la seconde moitié du sixième siècle.
Après la mort d’Arthur, Geoffroy présente les cinq rois de Gildas (à l’exclusion de Cuneglasus) comme régnant successivement. Sous le règne de Constantin, successeur immédiat d’Arthur, Geoffroy affirme que l’évêque David de Menevia mourut. Les chercheurs s’accordent à dire qu’il mourut vers 587, sur la base des annales irlandaises.
Cela concorde très bien avec une bataille de Camlann située en 570, mais ne correspond nullement à la date traditionnelle de 537 pour cette bataille. Geoffroy affirme également que Daniel, ou saint Deiniol, mourut sous le règne de Constantin. Sa mort est généralement placée en 584. Là encore, cela soutient la chronologie tardive.
Immédiatement après Maelgwn, Geoffroy présente le suivant haut roi de Bretagne comme étant Cereticus. Il ne peut s’agir que de Ceredic d’Elmet, fils de Gwallog. Bède le désigne comme le « roi des Bretons » et il est le seul Ceredic éminent connu de cette époque générale. Or il fut indubitablement un personnage de la fin du sixième et du début du septième siècle, ayant été chassé de son royaume par le roi Edwin.
Dans la Vie de Merlin, écrite par Geoffroy de Monmouth vers 1150, Aurelius Conanus (l’un des cinq rois de Gildas) est présenté comme régnant à l’époque de la bataille d’Arderydd, que les Annales Cambriae situent en 573.
Cette même source fait également de Taliesin et de Myrddin Wyllt des contemporains d’Arthur, tous deux barde du milieu et de la fin du sixième siècle.
Conclusion
Il serait impossible d’examiner chaque élément soutenant cette chronologie tardive, tout comme il serait impossible de répondre à toutes les objections potentielles (relativement rares soient-elles). Néanmoins, cette brève analyse nous montre qu’il existe de solides raisons de penser qu’Arthur fut pleinement un personnage du milieu du sixième siècle.
Contrairement à la date des Annales Cambriae, l’antérieure Historia Brittonum suggère que les douze batailles d’Arthur se poursuivirent jusqu’au règne d’Ida, qui débuta en 547. Cela est corroboré par la situation que l’Historia Brittonum donne à Maelgwn à la fin du sixième siècle, puisqu’il régnait quarante-trois ans après la bataille de Badon. Les indices issus de la poésie galloise ancienne soutiennent également cette datation d’Arthur. Elle est également appuyée par le récit en prose gallois Culhwch and Olwen et par divers détails du récit de Geoffroy de Monmouth.
Bien que l’objection principale soit sans doute qu’il existe des indices selon lesquels Gildas serait né bien avant le milieu du sixième siècle, le poids des indices montre qu’il y eut plus d’un Gildas. La Vie de saint Gildas présente explicitement le Gildas aîné comme donnant son nom à un personnage plus jeune né vers le milieu du sixième siècle, dont on dit également qu’il devint par la suite une figure religieuse éminente.
Sources
Bartrum, Peter, A Welsh Classical Dictionary, 1993
Bromwich, Rachel, Trioedd Ynys Prydein: Fourth Edition, 2014
Livingston, Elizabeth A. & Cross, Frank Leslie, The Oxford Dictionary of the Christian Church, 2005
Farmer, David, Oxford Dictionary of Saints: Fifth Edition Revised, 2011
Howells, Caleb, King Arthur: The Man Who Conquered Europe, 2019







