Cuneglasus était-il le véritable roi Arthur ?
Par Caleb Howells
Une théorie relativement obscure concernant la véritable identité du roi Arthur affirme qu’on peut l’identifier à un personnage historique nommé Cuneglasus. Outre le caractère obscur de la théorie elle-même, ce personnage historique est également relativement méconnu. Il n’en demeure pas moins l’une des figures les mieux attestées de la Grande-Bretagne arthurienne. Qui était-il, et pourquoi certains chercheurs concluent-ils qu’il fut le véritable roi Arthur ?

Qui était Cuneglasus ?
Cuneglasus était l’un des cinq rois mentionnés par Gildas dans son texte connu sous le nom de De Excidio, rédigé à un moment donné du sixième siècle. Dans ce document, Gildas critiquait l’état de la Grande-Bretagne de son temps et adressait des remarques cinglantes à cinq rois contemporains. Cuneglasus était l’un d’eux.
Malheureusement, Gildas ne nous fournit aucune biographie cohérente de ce roi. Il nous livre plutôt un ensemble d’informations quelque peu dispersées le concernant, des détails qui n’étaient pertinents que pour le propos de Gildas : critiquer son caractère.
La dynastie de Cuneglasus
Gildas ne nous dit pas directement quel royaume Cuneglasus gouvernait. Cependant, dans les documents généalogiques médiévaux tardifs concernant les royaumes gallois, il n’existe qu’une seule figure de cette période portant un nom qui peut être interprété comme une forme de « Cuneglasus ».
La figure en question se nomme Cynlas. Dans le plus ancien document où il apparaît, la généalogie du dixième siècle conservée dans le Harleian MS 3859, son nom est orthographié « Cinglas », ce qui préserve plus clairement le lien avec « Cuneglasus ».
Selon ces généalogies médiévales tardives, Cuneglasus (si cette identification avec Cynlas est correcte, ce qui est très probable) fut roi du royaume de Rhos. Il s’agissait d’un royaume du nord du pays de Galles, qui faisait soit partie du royaume plus vaste de Gwynedd, soit d’un petit royaume voisin de celui-ci.
Le lien étroit avec le Gwynedd est également confirmé par les généalogies. Elles font de Cynlas le cousin germain de Maelgwn, le puissant roi de Gwynedd auquel Gildas adressa lui aussi des remarques critiques. Il est donc logique que les royaumes de Maelgwn et de Cuneglasus aient été voisins.
Autres membres de sa famille
Selon ces documents généalogiques, Cuneglasus était le fils d’un personnage nommé Owain Danwyn (un autre roi que certains chercheurs modernes identifient parfois au véritable roi Arthur).
On sait peu de choses sur la famille immédiate de Cuneglasus. Selon un document, le Bonedd Y Saint, Owain, le père de Cuneglasus, engendra également les saints Einion Frenin, Seiriol et Meirion. C’est toutefois là tout ce que l’on sait de sa famille. Aucun autre frère ou sœur n’est connu, et le nom ou la lignée de sa mère ne sont mentionnés dans aucun des documents conservés.
À quelle époque vécut Cuneglasus ?
Cuneglasus étant très obscur dans la tradition galloise qui nous est parvenue, la seule véritable base pour dater sa carrière est le fait qu’il était encore roi lorsque Gildas rédigea le De Excidio. Nous pouvons également utiliser les indices fournis par les généalogies, bien que celles-ci ne soient pas sans poser problème.
Gildas lui-même ne dit pas à quelle date il écrivait, même si le fait qu’il nomme quatre autres rois vivants nous aide à situer Cuneglasus dans le temps. Parmi ces cinq rois, celui dont nous savons le plus est Maelgwn, roi de Gwynedd. Bien que sa mort ait traditionnellement été placée en 547 sur la base des Annales Cambriae, des recherches plus récentes, consignées dans les Trioedd Ynys Prydein de Rachel Bromwich, ont mis en évidence qu’il existe certaines raisons de croire que Maelgwn a pu régner à la fin du sixième siècle.
Si tel est le cas, cela situerait également le règne de Cuneglasus à la fin du sixième siècle. Bien entendu, la datation de Gildas et de ses cinq rois contemporains est hautement controversée, mais nous pouvons affirmer avec confiance que Cuneglasus régna à un moment du sixième siècle.

Les indices en faveur de Cuneglasus comme véritable roi Arthur
L’argument selon lequel Cuneglasus fut le véritable roi Arthur repose principalement sur les divers détails que Gildas nous fournit, bien qu’il intègre aussi le peu que d’autres sources enregistrent à son sujet.
Cuneglasus l’ours
L’un des principaux éléments de preuve avancés à l’appui de cette théorie provient d’un passage précis du De Excidio de Gildas. Dans ce passage, Gildas qualifie directement Cuneglasus d’« ours ». Pourquoi cela intéresse-t-il autant les chercheurs arthuriens ?
La raison en est que le mot gallois désignant l’« ours » est « arth ». Sur cette base, beaucoup ont supposé que le nom « Arthur » serait en réalité un titre fondé sur cet animal. Ou, inversement, « Arthur » pourrait avoir été l’un des autres noms de Cuneglasus, la référence de Gildas à l’ours étant alors un jeu de mots fondé sur ce nom. Dans tous les cas, le fait que Gildas appelle Cuneglasus un ours constitue une preuve claire d’un lien avec l’élément « arth », proche du nom du roi Arthur.
Le roi absent chez Geoffroy de Monmouth
Un autre élément de preuve notable utilisé par les partisans de cette théorie est le fait que Cuneglasus n’apparaît pas dans l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, rédigée vers 1137. Pourquoi ce détail est-il si significatif ?
La raison est que Geoffroy de Monmouth a écrit au sujet des rois contemporains mentionnés par Gildas. Il semble qu’il ait, d’une manière ou d’une autre, compris les commentaires de Gildas dans le De Excidio comme des descriptions de rois successifs plutôt que de rois contemporains. Il a traité chacun d’eux à tour de rôle, en les présentant comme les successeurs du roi Arthur, dans l’ordre.
Cependant, Geoffroy n’a notably pas inclus Cuneglasus. Il mentionne d’abord Constantin comme successeur d’Arthur. Puis il mentionne Aurelius Conan, après lequel règne Vortipor. Enfin, Geoffroy mentionne Maelgwn Gwynedd.
C’est exactement le même ordre que celui des commentaires de Gildas à leur égard dans le De Excidio, et de nombreux détails que Geoffroy inclut dans son bref résumé de leurs règnes respectifs semblent eux aussi tirés de Gildas. Et pourtant, Cuneglasus manque à l’appel. Comment l’expliquer ?
Selon les partisans de cette théorie, Cuneglasus est absent du récit de Geoffroy sur les successeurs d’Arthur parce qu’il avait compris que Cuneglasus lui-même était en réalité identique à Arthur.
Une épée particulière
Un autre lien intéressant entre Arthur et Cuneglasus concerne leurs armes. Chacun le sait, le roi Arthur possédait son épée particulière, Excalibur. Dans les textes gallois, elle est appelée Caledfwlch. Dans les premiers textes latins, elle est appelée Caliburnus. Mais Excalibur est le nom sous lequel elle est la plus communément connue aujourd’hui.
Qu’en est-il de Cuneglasus ? Gildas formule à son sujet un commentaire bref mais intéressant. Observons le passage suivant du De Excidio :
« Pourquoi entretiens-tu un tel conflit contre les hommes comme contre Dieu ? Contre les hommes, tes propres compatriotes, en l’occurrence, par des armes qui te sont propres ; contre Dieu, par des crimes sans nombre ? »
Remarquons la référence à Cuneglasus semant la discorde parmi ses propres compatriotes au moyen d’« armes qui te sont propres ». En supposant que Cuneglasus ne possédait pas quelque technologie secrète de l’âge des ténèbres, cela suggère qu’il avait une épée particulière, et aussi que cette épée était célèbre. Cela concorde très bien avec la légende d’Arthur possédant sa propre épée particulière.
Un roi cruel et brutal
Au moins un chercheur a soutenu qu’identifier Cuneglasus à Arthur – ou du moins supposer qu’il ait contribué à la légende d’Arthur dès le douzième siècle – expliquerait le portrait d’Arthur dans de nombreuses hagiographies de figures religieuses, où il apparaît comme un tyran importun qui s’oppose à l’œuvre de Dieu.
Cela tranche radicalement avec la manière élogieuse dont Arthur est dépeint dans de nombreux récits antérieurs, tels que l’Historia Brittonum.
Semblable au portrait d’Arthur dans ces hagiographies, Gildas présente Cuneglasus comme un tyran cruel, irrespectueux envers Dieu et ses préceptes. Bien qu’il ne s’agisse que d’un point mineur, cette description de Cuneglasus pourrait expliquer la caractérisation d’Arthur dans ces documents religieux tardifs.
Des dissensions conjugales
Gildas fait également allusion à certains péchés que Cuneglasus commit dans sa vie conjugale, lesquels correspondent pour ainsi dire aux légendes du roi Arthur. Observons la déclaration suivante de Gildas :
« Pourquoi, en plus d’innombrables fautes, après avoir chassé ton épouse, poses-tu les yeux sur sa sœur lâche, laquelle a fait vœu à Dieu de perpétuelle chasteté de veuvage. »
Selon cette accusation cinglante, Cuneglasus avait chassé sa propre épouse et « posé les yeux » sur sa sœur, que Gildas qualifie de « lâche ». Une autre traduction la qualifie de « détestable ». Comment cela s’accorde-t-il avec les informations que livrent les légendes arthuriennes concernant Arthur et son épouse ?
Les légendes arthuriennes sont célèbres pour leurs nombreuses intrigues impliquant Arthur et son épouse Guenièvre. Ces intrigues revêtent des formes très variées selon la légende que l’on suit. Dans une version, Guenièvre elle-même abandonne Arthur et se joint à Mordred dans sa rébellion.
Dans les Triades galloises, nous trouvons des traces d’une tradition dans laquelle la sœur de Guenièvre, portant un nom similaire, épousa Mordred et s’opposa à Guenièvre. Dans une autre légende encore, Arthur et son ancien allié Lancelot se livrèrent une guerre à cause de Guenièvre.
Cependant, la forme de la légende la plus proche de ce que Gildas évoque est la légende de la fausse Guenièvre. Elle apparaît dans le Cycle vulgate, rédigé au début du treizième siècle. Dans cette légende, Guenièvre a une sœur jumelle malveillante qui complote pour prendre la place de la véritable Guenièvre. Elle manipule Arthur, l’amenant à chasser et emprisonner sa véritable épouse et à prendre sa sœur pour reine.
Cela correspond extrêmement bien à ce que Gildas écrit au sujet de Cuneglasus chassant sa propre épouse et posant les yeux sur sa « sœur détestable ».
La lionne
Un prolongement de cette observation sur l’épouse de Cuneglasus est la déclaration que Gildas formule au sujet d’une certaine « lionne ». Il dénonce la conduite de Cuneglasus et explique qu’elle attirera sur lui les dents d’une « lionne féroce » venues pour le détruire.
Qui était cette lionne ? Fait intéressant, plus tôt dans le De Excidio, Gildas avait désigné le roi Constantin comme le « rejeton tyrannique de l’impure lionne de Damnonia ». Dans cette phrase, la lionne semble représenter la mère de Constantin.
Sur cette base, on a avancé que les « dents d’une lionne féroce » qui allaient bientôt fondre sur Cuneglasus en punition de ses péchés étaient des forces du royaume de Dumnonia, voire peut-être Constantin lui-même, en tant que fils de ladite lionne.
Pourquoi cela est-il si intéressant ? La raison en est que Guenièvre, l’épouse d’Arthur, est présentée par Geoffroy de Monmouth comme ayant été la sœur de lait du roi Constantin.
Rappelons que Gildas condamnait Cuneglasus pour avoir chassé son épouse. Selon les partisans de cette théorie, c’est peut-être ce péché précis que Gildas désignait comme celui qui attirerait sur lui l’attaque des « dents de la lionne féroce ». Si cette expression faisait référence à Constantin, comme on le théorise, cela indiquerait que Constantin avait un lien personnel avec l’épouse de Cuneglasus. Cela vient à l’appui de l’identification de l’épouse de Cuneglasus avec Guenièvre, la sœur de lait de Constantin selon la légende.
Horrible dans sa jeunesse
Un autre argument provient du fait qu’il existe une tradition obscure faisant d’Arthur un être horrible dans sa jeunesse. L’exemple principal se trouve dans une version de l’Historia Brittonum. Le texte principal fut rédigé en 830, mais il en existe diverses versions manuscrites datant d’époques différentes. Certaines comportent des gloses, des commentaires ajoutés par le scribe.
Un manuscrit datant du treizième siècle ajoute la ligne suivante dans son récit d’Arthur, expliquant qu’il était appelé :
« en breton mab Uter, c’est-à-dire en latin fils terrible, car dès sa jeunesse il fut cruel. »
Cette idée est quelque peu appuyée par un poème gallois connu sous le nom de The Dialogue of Arthur and the Eagle, où l’on trouve la description suivante d’Arthur :
« Arthur le terrible porteur d’épée. »
Cette idée d’un Arthur terrible dans sa jeunesse concorde avec la manière dont Gildas décrit Cuneglasus. Observons la description suivante de Cuneglasus tirée du De Excidio :
« Pourquoi, toi aussi, te vautres-tu dans la vieille fange de ta méchanceté, depuis les années de ta jeunesse ? »
Selon ce passage, Cuneglasus se livrait à la méchanceté depuis « les jours de sa jeunesse ». En ce sens, on pourrait certainement le décrire comme « fils terrible » et « cruel dès sa jeunesse », ainsi que le manuscrit du treizième siècle de l’Historia Brittonum décrit Arthur.

Les objections à cette théorie
Le problème fondamental de cette théorie est que presque toutes les preuves sont très génériques ou reposent sur des rapprochements très forcés. Examinons chaque élément de preuve à tour de rôle.
Cuneglasus était-il réellement appelé Arthur ?
Le seul élément de preuve ayant un poids particulier est celui concernant la possibilité que Cuneglasus ait été appelé « Arthur ». C’est un fait que Gildas qualifie réellement et directement ce roi d’ours, et c’est également un fait que « ours » se dit « arth » en gallois.
Cependant, malgré ces faits indiscutables, cet argument n’est pas sans poser problème. Le plus grand problème est quelque chose que le lecteur a peut-être déjà remarqué. Cuneglasus n’est pas la seule figure que Gildas compare à un animal. Nous avons déjà vu qu’il désignait la mère de Constantin comme une lionne.
En réalité, Gildas compare les cinq rois à des bêtes. Par exemple, Vortiporius est appelé un léopard, Aurelius Caninus un lionceau, et Maelgwn un dragon. Les savants interprètent généralement ces descriptions comme fondées sur les bêtes mentionnées dans le livre biblique de l’Apocalypse, ou du moins s’en inspirant.
Cela étant, il n’y a aucune raison d’interpréter la description de Cuneglasus comme un ours comme une référence à un titre réel qu’il aurait porté.
Contre-argument
D’un autre côté, plusieurs des expressions employées par Gildas sont manifestement des jeux de mots fondés sur les termes usuels. Par exemple, il appelle le royaume de Constantin « Damnonia » plutôt que le correct « Dumnonia », évidemment pour suggérer l’idée de damnation. D’autres exemples existent dans cette section du De Excidio.
Par conséquent, bien que les références aux bêtes semblent s’inspirer de la Bible, cela n’exclut pas la possibilité que Gildas ait choisi l’ours pour Cuneglasus précisément parce qu’il s’agirait d’un jeu de mots lié à son autre nom.
Néanmoins, malgré cette possibilité, on constate que cet élément de preuve en faveur d’un Cuneglasus également connu sous le nom d’« Arthur » est loin d’être aussi solide qu’il ne le semble au premier abord.
Pourquoi Geoffroy ne l’a-t-il pas mentionné ?
Qu’en est-il du fait que Geoffroy n’a pas mentionné Cuneglasus dans sa liste des rois succédant à Arthur, alors qu’il mentionne les quatre autres rois critiqués par Gildas ?
La réponse simple est que nous ne le savons pas. Une suggestion est que la version originale de l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy incluait bien Cuneglasus, mais que celui-ci disparut des manuscrits très tôt dans sa diffusion.
En tout état de cause, l’idée que l’on puisse s’appuyer sur cela pour justifier l’identification de Cuneglasus à Arthur est sérieusement défectueuse. Un problème majeur est que cela supposerait que Geoffroy ait su et compris que le Cuneglasus de Gildas était le même personnage qu’Arthur.
Cependant, si Geoffroy avait compris cela, il aurait logiquement intégré les détails que Gildas donnait sur Cuneglasus dans sa description d’Arthur. Il y a, par exemple, le point concernant la méchanceté de Cuneglasus dans sa jeunesse. Il y a ensuite celui qui le voit quitter son épouse au profit de sa sœur. Rien de tout cela ne figure dans le récit de Geoffroy de Monmouth. Et pourtant, concernant les autres rois, Geoffroy utilise de manière démontrable les détails fournis par Gildas dans son récit de leurs règnes respectifs.
Cuneglasus avait-il réellement une épée particulière ?
L’idée que Cuneglasus possédait sa propre épée particulière, à l’image de l’Excalibur d’Arthur, repose sur la traduction de Hugh Williams, publiée en 1899. Les mots réellement écrits par Gildas sont « armis specialibus ». L’idée que cela signifie « des armes qui te sont propres » ne fait pas l’unanimité parmi les traductions (notamment la traduction de Giles de 1900), mais elle semble néanmoins raisonnable.
Néanmoins, devons-nous vraiment l’interpréter comme signifiant qu’il possédait une épée particulière semblable à l’Excalibur d’Arthur ?
Notons que Gildas ne se réfère pas à une arme particulière unique, mais à des « armes ». Peut-être Cuneglasus employait-il certains équipements romains tombés en désuétude dans la plupart des autres régions de la Grande-Bretagne à cette époque. Alternativement, cela pourrait désigner la méthode générale de Cuneglasus pour mener la guerre, laquelle lui était propre.
En tout état de cause, l’idée que cela fait référence à une épée particulière n’est pas l’explication la plus naturelle, compte tenu de l’usage du pluriel « armis » par Gildas.
Les commentaires critiques de Gildas
Considérons maintenant l’argument selon lequel les critiques sévères de Gildas envers Cuneglasus éclairent la caractérisation d’Arthur dans les Vies des saints. Cet argument soulève au moins deux problèmes.
Le premier est qu’Arthur n’est pas dépeint comme moralement corrompu dans la majorité des autres sources, y compris l’Historia Brittonum. Par conséquent, tout au plus, Cuneglasus n’aurait pu contribuer qu’à la caractérisation d’Arthur dans ces hagiographies religieuses. Il est clair qu’il ne peut être l’origine centrale de la légende d’Arthur, lequel était renommé pour sa droiture morale.
Nous le voyons dans les propres écrits de Gildas. Il loue l’œuvre d’Ambrosius Aurelianus dans la riposte contre les Saxons. Il considère les campagnes victorieuses de cette époque, jusqu’à la décisive bataille du mont Badon incluse, comme entièrement positives.
Les légendes arthuriennes associent fermement Arthur à la bataille du mont Badon. Cela apparaît dès l’Historia Brittonum, la plus ancienne source sur la carrière d’Arthur. Par conséquent, si Arthur fut un personnage historique de l’époque de Gildas, celui-ci n’aurait pas pu, honnêtement, le critiquer après avoir parlé si positivement de la bataille du mont Badon.
Il n’a donc aucun sens de comprendre Cuneglasus, le roi sévèrement critiqué par Gildas, comme le vainqueur du mont Badon.
Le second problème de cet argument est que la caractérisation d’Arthur dans les Vies des saints est très clairement rien de plus que le désir des auteurs des hagiographies de fournir des antagonistes éminents aux figures religieuses dont ils écrivaient.
Ces hagiographies présentent constamment les rois sous un jour négatif afin d’offir au saint en question l’occasion de surmonter quelque opposition. Par conséquent, la caractérisation négative d’Arthur dans ces documents n’a probablement aucune valeur historique.
La vérité sur la relation d’Arthur avec Guenièvre
Un argument qui semble convaincant au premier abord est la correspondance entre les remarques de Gildas sur le comportement de Cuneglasus envers son épouse et sa sœur, et la légende arthurienne de la fausse Guenièvre. La correspondance semble en effet parfaite.
Le problème majeur est que l’histoire de la fausse Guenièvre n’apparaît nulle part avant le treizième siècle. Il n’en existe aucune trace dans la tradition galloise ni dans la tradition continentale antérieure.
En fait, dans les versions antérieures des légendes arthuriennes, le roi Arthur est généralement soit le sauveur de Guenièvre après son enlèvement par un tiers, soit c’est Guenièvre qui trahit Arthur. En revanche, l’idée d’Arthur répudiant son épouse pour en poursuivre une autre est inexistante dans les sources antérieures.
Nous devons donc rejeter l’histoire de la fausse Guenièvre comme dépourvue de toute valeur historique.
La mère de Constantin était-elle vraiment la lionne ?
Supposons un instant que nous ignorions cet obstacle à l’identification de l’épouse de Cuneglasus avec la Guenièvre d’Arthur. Qu’en est-il de l’argument selon lequel Constantin était les « dents de la lionne » qui allait bientôt punir Cuneglasus pour ses péchés envers son épouse, conformément à la légende arthurienne selon laquelle Guenièvre était la sœur de lait de Constantin ?
Cette thèse soulève au moins deux problèmes majeurs. Premièrement, Gildas mentionne une multitude de péchés. Rien ne justifie de conclure que Gildas désignait les péchés de Cuneglasus envers son épouse comme l’acte de méchanceté qui exciterait la colère des « dents de la lionne ». Ce rapprochement est entièrement arbitraire.
En outre, il n’existe aucune preuve que Gildas ait eu en tête la même personne ou entité lorsqu’il évoquait une lionne dans ce passage et lorsqu’il évoquait la lionne associée à Constantin.
En fait, la lecture de la phrase complète rend évident qu’il ne parlait pas de la mère de Constantin. Observons ce qui suit :
« Pourquoi provoques-tu, par tes injures répétées, les gémissements et les soupirs des saints, qui vivent encore dans la chair à cause de toi, comme s’ils étaient les dents d’une énorme lionne qui briseront un jour tes os ? »
Comme le montre le passage complet, Gildas associe en réalité la colère qui allait bientôt s’abattre sur Cuneglasus à ses péchés envers les saints. En outre, ce sont ces saints que Gildas désigne comme les dents d’une lionne. Par conséquent, à la lecture de la phrase entière, il est clair que cela ne peut avoir aucun lien avec Constantin ou l’épouse de Cuneglasus, et ne peut donc fournir aucune preuve que son épouse était Guenièvre.
Arthur était-il vraiment un jeune homme horrible ?
Enfin, il y a l’argument selon lequel Arthur était réputé pour sa méchanceté dans sa jeunesse, ce qui correspond à la description de Cuneglasus par Gildas. La preuve provient de la version du treizième siècle de l’Historia Brittonum évoquée plus haut.
Inutile de le dire, il s’agit d’une preuve très tardive, et qui contredit des témoignages antérieurs. Au vu même de la formulation de ce manuscrit, il est évident qu’elle repose sur une compréhension alternative d’Arthur comme « ap Uthyr ». Cela signifie « fils d’Uthyr », mais le scribe responsable de la glose du treizième siècle l’a compris comme signifiant « fils terrible ».
Aussi bien dans l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth que dans la tradition pré-galfridienne, Arthur est fait fils d’Uthyr. Par conséquent, les preuves indiquent de manière écrasante que la glose de l’Historia Brittonum est un contresens de cette tradition antérieure, et non l’inverse.
Cela étant, nous ne pouvons pas utiliser la glose de l’Historia Brittonum pour tenter de trouver le véritable roi Arthur, puisqu’il s’agit de façon démontrable d’une tradition tardive née d’une tout autre tradition.
Le fait que le poème gallois The Dialogue of Arthur and the Eagle appelle Arthur « terrible porteur d’épée » n’apporte aucune aide à cette théorie. L’usage du mot « terrible » dans ce contexte désigne manifestement une grande efficacité à l’épée, terrible du point de vue de ses ennemis. Cela n’a rien à voir avec le caractère moral.

Conclusion
En conclusion, la théorie selon laquelle Cuneglasus fut le véritable roi Arthur repose principalement sur une comparaison entre les commentaires de Gildas concernant ce roi et un éventail de traditions disparates relatives à Arthur. Cependant, cette théorie repose sur une sélection opportune d’un large éventail de détails, dont beaucoup contredisent des traditions antérieures – et donc plus probantes. Nous le voyons, par exemple, dans l’argument concernant la fausse Guenièvre. Dans l’ensemble, il y a très peu d’éléments permettant de recommander cette théorie comme explication viable du véritable roi Arthur.
Sources
Bartrum, Peter, A Welsh Classical Dictionary, 1993
Anderson, A. O., Gildas and Arthur, 1912
Pestano, Dane and Wilson, Mak, Cuneglasus, Ursus and King Arthur, 2017







