Igerna, la mère du roi Arthur
Par Caleb Howells
Igerna est un personnage important des légendes du roi Arthur, puisqu’elle est la propre mère du roi. Sans elle, il n’existerait aucune légende arthurienne. De fait, sa contribution la plus célèbre aux légendes arthuriennes est le récit des événements ayant conduit à la conception d’Arthur, impliquant une guerre entre Uther Pendragon et le premier mari d’Igerna. Dans cet article, nous examinerons ce récit plus en détail et verrons ce que les références disparates peuvent encore nous révéler sur Igerna.

Qui était Igerna ?
Igerna était la mère du roi Arthur selon les légendes arthuriennes. Elle était la belle épouse de Gorlois, duc de Cornouailles, avant de devenir ensuite la femme d’Uther Pendragon. L’histoire de la façon dont Uther s’éprit d’elle et entra en guerre contre Gorlois pour la prendre pour épouse constitue un élément clé des légendes.
Ce récit, tout comme le personnage d’Igerna elle-même, apparaît pour la première fois dans les écrits de Geoffroy de Monmouth. Il la mentionne dans l’Historia Regum Britanniae, rédigé vers 1137. Postérieurement à cette date, elle apparaît à divers endroits dans les textes gallois. Habituellement, dans ces textes gallois, son nom s’écrit « Eigr » ou « Eigyr ».
Igerna continue d’apparaître dans les légendes arthuriennes bien longtemps après, Geoffroy de Monmouth ayant fermement établi son personnage pour les générations d’écrivains suivantes. Dans le célèbre Le Morte d’Arthur de Thomas Malory, au XVe siècle, elle apparaît sous le nom d’« Ygrayne », ce qui a conduit à l’orthographe « Igraine », forme sous laquelle elle est peut-être plus communément connue aujourd’hui.
En raison de son absence des traces les plus anciennes des traditions galloises, on pourrait aisément la considérer comme fictive. Cependant, dans cet article, nous examinerons certains éléments indiquant qu’elle pourrait bien être identifiée comme un personnage historique.
Famille
La famille légendaire d’Igerna est, pour le moins, compliquée. Il existe des preuves manifestes que ses liens de parenté avec les autres personnages arthuriens ont évolué au fil du temps, à chaque nouvelle version de l’histoire.
Un élément essentiellement constant dans les différentes versions est qu’Igerna était initialement mariée au duc de Cornouailles. Son nom est le plus souvent présenté comme « Gorlois », ou une variante similaire, bien que Thomas Malory ait utilisé le tout différent « Hoel ».
Le second mari d’Igerna, et vraisemblablement le dernier, fut Uther Pendragon. Là encore, cela est généralement constant dans les différentes versions.
Un dernier détail constant est qu’un des enfants d’Igerna fut Arthur. Cependant, hormis ces détails, les faits concernant les autres liens familiaux d’Igerna sont très fluctuants au sein de la matière arthurienne.
La nature complexe des enfants d’Igerna
Dans le récit de Geoffroy de Monmouth, Igerna est explicitement présentée comme la mère d’Anna, qu’elle eut d’Uther Pendragon. Dès lors, Anna et Arthur étaient frère et sœur germains.
Dans la Vita Merlini (Vie de Merlin), que Geoffroy rédigea vers 1150, il mentionne une figure énigmatique nommée Morgen (la célèbre Morgane la Fée), une magicienne de l’île d’Avalon. Rien dans le récit de Geoffroy n’indique le moins du monde qu’elle fût liée à Arthur, et encore moins qu’elle fût sa sœur.
Cependant, dans les versions ultérieures de la légende, ces deux faits changent. Anna en vient à être présentée comme la demi-sœur aînée d’Arthur. Morgane la Fée est également intégrée à la famille, devenant une fille d’Igerna.
C’est vers 1168, dans l’Érec et Énide de Chrétien de Troyes, que Morgane fut pour la première fois décrite comme la sœur d’Arthur. Plus tard, dans le Cycle du Lancelot-Graal (Vulgate) du XIIIe siècle, elle est présentée comme la demi-sœur aînée d’Arthur, fille d’Igerna et de Gorlois, tout comme Anna.
C’est la version la plus célèbre de la légende aujourd’hui. Anna (ou plutôt, comme elle est plus communément connue dans les sources ultérieures, Morgause) et Morgane la Fée sont largement considérées comme ayant été les demi-sœurs aînées du roi Arthur, filles d’Igerna et de Gorlois. En réalité, les traditions les plus anciennes qui nous sont parvenues font d’Anna une sœur germaine d’Arthur, fille d’Igerna et d’Uther, tandis que Morgane leur est entièrement étrangère.
Une autre fille d’Igerna, dans certaines versions, est Blasine, l’épouse du roi Nentres de Garlot. Thomas Malory l’appelle Elaine, nom sous lequel elle est mieux connue aujourd’hui. Elle apparaît dans le Merlin en prose, rédigé vers 1210. Dès sa première apparition, elle est présentée comme la demi-sœur d’Arthur, fille d’Igerna et de Gorlois.
Les raisons de ces incohérences
Existe-t-il des raisons discernables à ces incohérences ? Il en existe en effet. Bien que le cas de Blasine, ou Elaine, soit quelque peu plus compliqué, il y a des raisons possibles évidentes pour lesquelles Anna et Morgane furent modifiées de la manière dont elles le furent.
Anna
La raison pour laquelle Anna fut faite fille d’Igerna et de Gorlois plutôt que de son second mari Uther est manifestement liée aux préoccupations chronologiques des écrivains postérieurs à Geoffroy.
L’Historia Regum Britanniae de Geoffroy ne mentionne explicitement Anna que comme une sœur du roi Arthur. Il n’y a aucune référence directe à ce qu’il ait eu plus d’une sœur. Cela a donc suggéré à de nombreux écrivains après Geoffroy (y compris de nombreux commentateurs modernes) qu’Anna était, selon l’Historia Regum Britanniae, la seule sœur qu’Arthur ait eue.
La raison pour laquelle cela est significatif est que Geoffroy décrit également comment la sœur d’Arthur (non nommée) épousa le roi Budic de Bretagne. Ils eurent un fils nommé Hoel, qui vint ensuite en aide à Arthur pendant ses guerres contre les Saxons. Or, Geoffroy présente Anna comme mariée à un roi nommé Lot dès avant la mort d’Uther, survenue quatorze ans après qu’Uther eut pris Igerna pour épouse.
Par conséquent, Anna ne pouvait pas avoir plus de quatorze ans au maximum lors de son mariage avec Lot, si elle était une fille d’Igerna et d’Uther. Or, si elle était également la sœur d’Arthur qui épousa Budic de Bretagne, alors ce mariage doit avoir eu lieu avant son mariage avec Lot.
L’idée qu’elle ait épousé Budic, donné naissance à Hoel, que Budic soit ensuite mort ou l’ait répudiée, et qu’Anna ait ensuite été remariée à Lot, le tout avant ses quatorze ans, porte manifestement la chronologie à sa limite de rupture.
C’est très certainement pour cette raison que les écrivains ultérieurs présentèrent Anna (quoique pas toujours sous ce nom) comme la fille d’Igerna et de Gorlois, ce qui lui permettait d’être considérablement plus âgée qu’Arthur.
En réalité, Arthur avait sans aucun doute plusieurs sœurs.
Morgane

Qu’en est-il de Morgane la Fée ? Comment en vint-elle à être connue comme la fille d’Igerna ? En outre, une fois ce lien établi, comment en vint-elle à être connue comme la fille d’Igerna et de Gorlois plutôt que comme la fille d’Igerna et d’Uther ?
Il n’existe aucune explication évidente à l’un ou l’autre de ces faits, contrairement au cas de la confusion entourant Anna. Cependant, il existe une possibilité qui ressort comme assez probable.
Dans la tradition galloise, la figure de Modron tient la place de Morgane. Dans les textes gallois, elle est la fille du roi Afallach, souverain d’Annwn, l’Autre Monde gallois. Celui-ci est l’équivalent de l’Avalon des textes latins.
Comme nous pouvons le constater, il n’existe aucun lien avec la famille du roi Arthur dans la tradition galloise. Cependant, le nom « Modron » est très semblable au nom « Madrun », qui est le nom d’une figure religieuse féminine de la fin du Ve et du début du VIe siècle.
Son père est enregistré comme étant Vortimer. Dans les textes gallois, le nom de Vortimer apparaît sous la forme « Gwerthyfer ». Son nom apparaît également sous les formes « Gwertheuyr », « Gwrthyuyr » et d’autres variantes similaires.
Bien que cela ne soit nullement certain, il est possible qu’un écrivain non gallois ait confondu le nom de ce roi avec « Uthyr », le nom du père d’Arthur dans les textes gallois, d’autant que ce dernier nom apparaît souvent comme une variante du nom « Gwythyr ».
Une autre possibilité est liée à la théorie selon laquelle la figure légendaire d’Uther Pendragon dériverait en grande partie du roi Tewdrig de Gwent. Il avait une fille nommée Marchell qui fut envoyée en Irlande. Il existe des indices selon lesquels elle serait la sœur non nommée mentionnée dans le récit de Geoffroy comme ayant été envoyée en Irlande et étant devenue l’ancêtre des rois de Bretagne.
Dans certains textes, Madrun est appelée « Marcelliana ». Il a pu y avoir une confusion entre Marchell, fille de Tewdrig, Marcelliana/Madrun et Modron. Cela a pu conduire Modron, ou Morgane la Fée, à être connue comme la fille d’Uther (Tewdrig) et donc comme la fille d’Igerna.
L’explication de pourquoi elle fut plus tard dépeinte comme la fille d’Igerna et de Gorlois plutôt que d’Uther est moins claire. C’est peut-être simplement pour préserver le caractère unique de la naissance d’Arthur, faisant de lui le seul enfant qu’Igerna eut d’Uther.
Blasine
Enfin, qu’en est-il de Blasine, la fille d’Igerna ? Qui était-elle, et pourquoi fut-elle dépeinte comme la fille d’Igerna et de Gorlois ?
Blasine est dépeinte comme l’épouse de Nentres de Garlot. Pour un certain nombre de raisons, il est tout à fait probable qu’elle soit simplement un double d’Anna ou de Morgane. Un autre nom donné à Anna est « Belisent », qui est très semblable à « Blasine ». En outre, « Garlot » pourrait être interprété comme « Caer Lot », c’est-à-dire la forteresse de Lot, le nom du mari d’Anna.
Par ailleurs, Galeschin, le fils de Blasine, est nominalement très semblable au fils d’Anna, Gauvain (également écrit « Gwalchmai » et « Gualguanus »), ou à son autre fils Gaheris.
Un soutien supplémentaire à l’idée que Blasine est un double d’Anna vient du fait que certains textes présentent directement Nentres comme le mari d’Anna (Morgause).
D’un autre côté, il existe également quelques indices reliant Blasine à Morgane. C’est peut-être un double erroné des deux figures combinées en une seule, bien que l’Anna de Geoffroy semble être l’origine principale.
Le fils oublié d’Igerna
Dans un texte gallois que nous examinerons plus en détail plus loin, il existe une référence obscure à quelqu’un qui apparaît effectivement comme le fils qu’Igerna aurait eu de Gorlois.
Le texte en question est le conte en prose gallois Culhwch et Olwen, rédigé vers 1100. Dans ce conte, un des alliés d’Arthur est présenté comme suit :
« Gormant fils de Ricca (frère d’Arthur par sa mère ; le Penhynev de Cornouailles était son père). »
Cette brève référence présente soit Gormant, soit son père Ricca, comme le demi-frère d’Arthur. Le fait qu’une précision soit fournie sur l’identité de son père indique qu’il était parent d’Arthur par sa mère. Dès lors, soit Gormant, soit Ricca peut être identifié comme un fils d’Igerna et de Gorlois.
Si l’on adopte le point de vue selon lequel la phrase entre parenthèses s’applique à Gormant, alors cela signifierait nécessairement que « Ricca » était un autre nom de Gorlois. La pratique des noms multiples n’était pas rare à cette époque, aussi cela n’a rien d’impossible.
D’autre part, une solution plus élégante, qui n’exige pas de donner un autre nom à Gorlois, est que la phrase entre parenthèses en question s’appliquait en réalité à Ricca, et non à Gormant. Cela signifierait que Ricca était le demi-frère d’Arthur, fils d’Igerna et de Gorlois.
Un autre fils possible
La tradition galloise donne également au roi Arthur un frère nommé Madoc. On ne sait pas grand-chose de lui, mais il est appelé fils d’Uthyr.
Aucun texte explicite n’en fait le fils d’Igerna (ou Eigr, comme on la nomme habituellement dans les textes gallois), mais en l’absence de toute autre épouse attestée d’Uther Pendragon, Igerna est le choix le plus logique pour sa mère.
Ascendance
Maintenant que nous avons examiné les enfants d’Igerna et son mari, que savons-nous de sa propre ascendance ?
Geoffroy de Monmouth ne révèle pas la réponse à cette question, mais les textes gallois font d’elle la fille d’une figure ancestrale populaire mais énigmatique nommée Amlawdd Wledig.
Amlawdd apparaît dans diverses sources comme le père de fils et de filles. Cependant, on ne sait presque rien de lui directement. Une comparaison des divers liens familiaux, comme son mariage avec la fille de Cunedda Wledig et le mariage de sa fille avec Teithfallt de Cerniw (né vers 420), montre qu’il devait être né avant le tournant du Ve siècle. Pour plus d’informations, voir l’article « Amlawdd Wledig, ancêtre du roi Arthur ».
Cette conclusion signifie que beaucoup des individus qui apparaissent comme ses enfants doivent en réalité être des descendants ultérieurs. Bien que rare, il n’était pas inouï que les scribes résument grandement la descendance de quelqu’un, le désignant comme un « fils » ou une « fille » d’un ancêtre plus ancien. Amlawdd était manifestement une figure ancestrale populaire.

Étant donné qu’Igerna était encore en âge de procréer vers 500, à la naissance du roi Arthur (comme nous le verrons plus en détail plus loin), elle ne pouvait manifestement pas être la fille directe de quelqu’un né avant l’an 400. Elle devait être une descendante ultérieure d’Amlawdd.
En fait, nous verrons plus loin certains indices indiquant qu’elle était en réalité la fille d’un certain Ceredic, né plusieurs générations après Cunedda Wledig.
Igerna dans l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth
Maintenant que nous avons analysé l’ascendance d’Igerna, voyons comment elle apparaît dans le principal corpus de textes. Considérons d’abord son rôle dans l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth.
Igerna apparaît pour la première fois dans un passage qui raconte comment Uther Pendragon, après avoir établi la paix dans le nord de la Bretagne, organisa une grande fête de Pâques à Londres. Nombre de ses alliés y assistèrent, y compris Gorlois, duc de Cornouailles.
Pendant l’événement, Uther vit Igerna (vraisemblablement pour la première fois) et fut épris de sa beauté. Il lui accorda toute son attention pendant la fête, rendant son intérêt pour elle très évident.
Cela mit Gorlois en fureur, qui quitta la fête. Uther fut profondément offensé par la réaction de Gorlois, ce qui le conduisit à lui déclarer la guerre.
Gorlois plaça sa femme Igerna en sécurité dans le château de Tintagel, qui se défendait très facilement. Le duc de Cornouailles lui-même, pendant ce temps, se rendit avec la majeure partie de son armée au château de Dimilioc.
Comment Igerna devint la femme d’Uther
Pendant cette guerre, Uther complota avec son magicien Merlin pour pouvoir entrer dans le château de Tintagel. Merlin usa de magie pour permettre à Uther de prendre l’apparence de Gorlois, tandis que Merlin lui-même et un autre homme d’Uther prenaient l’apparence de deux hommes de Gorlois.
Grâce à ces déguisements, ils parviennent à entrer facilement dans le château. Uther, sous l’apparence de Gorlois, se présente devant Igerna et a des relations avec elle. Au même moment, les hommes d’Uther livrent un dernier affrontement à l’armée de Gorlois au château de Dimilioc, entraînant la mort du duc.
Après cela, Uther ressortit et rejoignit sa propre armée. Il reprit ensuite son apparence normale et mit fin à la guerre. Il prit alors Igerna pour épouse.
Selon Geoffroy de Monmouth :
« Après cela, ils continuèrent de vivre ensemble dans une grande affection mutuelle. »
Igerna dans les textes ultérieurs
Geoffroy ne révolve rien d’autre sur Igerna après cela. Il ne révèle ni le moment de sa mort ni ce qu’il advint d’elle. Cependant, ces informations apparaissent bien dans des sources ultérieures, bien qu’elles ne soient pas entièrement cohérentes.
La version de Chrétien
Considérons d’abord ce que Chrétien de Troyes avait à dire sur ce sujet. Dans son œuvre connue sous le nom de Perceval ou le Conte du Graal, Igerna est présentée comme étant encore en vie longtemps après la mort d’Uther. Elle est découverte par Gauvain en un lieu appelé le Château des Merveilles. Gauvain y trouva celle-ci et sa fille (la propre mère de Gauvain).
Étant donné que Gauvain était le neveu d’Arthur, le petit-fils d’Igerna, et qu’il naquit bien après le début du règne d’Arthur, cela signifie qu’Igerna survécut au moins jusqu’à un âge relativement avancé. Selon cette version, elle vécut considérablement plus longtemps qu’Uther.
Cette même histoire de base se retrouve dans un autre récit de la vie de Perceval, connu sous le nom de Parzival, écrit par Wolfram von Eschenbach dans le premier quart du XIIIe siècle. Chrétien de Troyes écrivit sa version plus d’une décennie plus tôt, vers 1190.
La version de Robert de Boron
Cependant, écrivant vraisemblablement quelque part entre Chrétien et Wolfram dans le fil du temps se trouvait Robert de Boron. Certaines sources en ligne prétendent que Robert de Boron présente Igerna comme mourant avant Uther dans son poème Merlin. Cependant, cela ne semble pas réellement figurer dans cette source.
Le Cycle du Lancelot-Graal (Vulgate)
Juste après le Merlin de Robert de Boron, le Cycle du Lancelot-Graal présente effectivement Igerna comme mourant juste avant la mort d’Uther ou peu avant le couronnement d’Arthur. La cause de sa mort n’est pas précisée.
Cependant, un texte qui appartient au Cycle du Lancelot-Graal selon certaines classifications présente une version plus conforme au récit de Chrétien. Il s’agit du Livre d’Artus, qui date d’environ 1230 ou plus tard.
Selon ce récit, Igerna demeure cachée dans le château de Corbenic pendant une partie du règne du roi Arthur, là où est conservé le Saint Graal. Sans être identique à la version de Chrétien, cela en est clairement évocateur, Igerna résidant dans un château particulier et magique pendant le règne d’Arthur.
Igerna dans la tradition galloise
Igerna apparaît dans la tradition galloise dans divers textes de natures différentes, tels que des registres généalogiques et plusieurs contes en prose. Dans ces sources, son nom apparaît presque toujours sous la forme « Eigr » ou « Eigyr ».
Culhwch et Olwen
La toute première référence à la mère d’Arthur provient de Culhwch et Olwen, rédigé vers 1100. Cependant, ce texte ne la nomme pas réellement, bien qu’il fasse allusion à son existence et laisse entendre certains détails la concernant.
La référence en question est la citation relative au parent d’Arthur nommé Gormant, qui se lit :
« Gormant fils de Ricca (frère d’Arthur par sa mère ; le Penhynev de Cornouailles était son père). »
Comme nous l’avons vu plus haut, cela peut être interprété de deux manières. Soit Gormant était le demi-frère d’Arthur, ce qui signifierait que sa mère avait été mariée à Ricca, soit Ricca était son demi-frère, ce qui signifierait que la mère d’Arthur avait été mariée au père non nommé de Ricca.
Afin d’éviter d’avoir à fournir un nom supplémentaire pour Gorlois, la seconde option semble préférable.
Ce que cette référence révèle sur Igerna
Bien que cette référence fugace à la mère d’Arthur ne la nomme pas réellement Igerna, ou Eigr, la tradition galloise ne fournit aucun autre nom pour elle, aussi ne pouvons-nous faire mieux que de supposer qu’il s’agit de la même femme que celle qui apparaît comme la mère d’Arthur dans d’autres textes.
Ce qui est particulièrement intéressant dans cette apparition discrète d’Igerna dans le texte de Culhwch et Olwen, c’est qu’elle apporte un fort soutien au récit de Geoffroy selon lequel Igerna avait été l’épouse du duc de Cornouailles.

Dans ce texte gallois, le premier mari d’Igerna est appelé le « Penhynev de Cerniw ». Le mot « Penhynev » est compris comme signifiant « Doyen en chef », ou possiblement « Chef des doyens ». En tout état de cause, il s’agit clairement d’une position de direction sur le territoire, tout en n’étant pas un roi. Cela correspond à la description que Geoffroy donne de Gorlois, le premier mari d’Igerna, comme un duc.
Le territoire du premier mari d’Igerna
Concernant le territoire en question, Cerniw, ce toponyme est fréquemment traduit par « Cornouailles ». Cela signifierait que ce texte gallois apporte un soutien indépendant (dans la mesure où Culhwch et Olwen ne montre aucune influence de Geoffroy de Monmouth, ni inversement) à la tradition selon laquelle la mère d’Arthur avait auparavant été mariée au duc de Cornouailles.
Cependant, les Cornouailles ne sont pas la seule interprétation possible de l’emplacement réel de Cerniw. En fait, les Triades galloises font mention d’un Doyen en chef d’Arthur en Cerniw, mais la triade en question précise que la cour royale s’appelait Gelliwig.
Les registres médiévaux montrent qu’il existait un Gelliwig dans une région du sud-est du Pays de Galles appelée Cerniw. L’histoire de Culhwch et Olwen elle-même laisse fortement entendre que la cour d’Arthur à Gelliwig en Cerniw se trouve dans le sud-est du Pays de Galles.
Par conséquent, cela suggérerait que la référence au Doyen en chef de Cerniw dans la citation susmentionnée se rapporte plus probablement à la région portant ce nom dans le sud-est du Pays de Galles plutôt qu’aux Cornouailles, pour lesquelles aucun « Doyen en chef » défini n’est connu dans les registres.
Néanmoins, cela n’est nullement incompatible avec l’idée que ce texte se réfère bien à Gorlois. Après tout, Geoffroy traduisait fréquemment mal les toponymes, engendrant toutes sortes de confusions. Il est tout à fait possible que les « Cornouailles » auxquelles Gorlois était associé désignaient à l’origine la région de Cerniw dans le sud-est du Pays de Galles.
En fait, nous verrons plus loin que c’est presque certainement le cas.
Par conséquent, cette brève affirmation de Culhwch et Olwen apporte un fort soutien à l’authenticité de ce que Geoffroy écrivit sur Igerna.
Les traductions galloises du récit de Geoffroy
Il existe un certain nombre de traductions galloises de l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy, telles que le Brut Tysilio. Elles sont très utiles, car il y a de nombreux endroits où les traducteurs gallois modifièrent certains noms ou fournirent des informations supplémentaires.
Dans le cas d’Igerna, les versions galloises l’appellent Eigr ferch Amlawdd Wledig. Geoffroy, en revanche, ne nous dit jamais rien de l’ascendance d’Igerna.
Les registres généalogiques gallois
Selon le chercheur Peter Bartrum, le tract généalogique Hanesyn Hen étendu affirme que Cadwr ap Gwrlais était le neveu du roi Arthur par sa mère. Bartrum ajoute :
« Cela signifie qu’Eigr était la mère de Cadwr. »
Bien entendu, ce n’est pas ce que cela signifie. Si Eigr était la mère de Cadwr, cela ferait de lui le demi-frère d’Arthur, et non son neveu. La confusion résulte manifestement du fait que le tract généalogique gallois a erronément fait de Cadwr le fils de Gwrlais (Gorlois), alors qu’il était en réalité le bien attesté roi Cado (également enregistré sous le nom de « Gadwr »), fils de Geraint.
Lorsque nous faisons abstraction de la référence erronée à Gorlois et que nous nous concentrons simplement sur le fait que le texte dit que Cadwr était le neveu d’Arthur par sa mère, cela signifie manifestement que Cadwr était le fils de la sœur d’Arthur. Puisque Geraint, le père du roi Cado, est enregistré comme ayant épousé une femme portant un nom identique à celui de la sœur d’Arthur (Gwyar), cette conclusion est manifestement exacte.
Un autre aspect trompeur de ce tract généalogique est qu’il présente la mère d’Eigr comme étant l’épouse d’Amlawdd, Gwen ferch Cunedda Wledig. En réalité, comme nous l’avons vu plus haut, Amlawdd naquit à la fin du IVe siècle, et le père de son épouse, Cunedda, naquit vers 370. Amlawdd et Gwen étaient donc des ancêtres d’Eigr, et non ses parents.
Quand Igerna vécut-elle ?
Maintenant que nous avons vu ce que les sources légendaires nous disent sur Igerna, que pouvons-nous conclure quant à l’époque à laquelle elle a vraisemblablement vécu ?
La première observation est que son fils le plus célèbre, Arthur, apparaît comme étant né vers 500. Cela ressort d’une comparaison de plusieurs détails du récit de Geoffroy avec des sources antérieures, telles que Bède. Ambrosius Aurelianus apparaît comme étant mort vers la fin du Ve siècle.
Cela est renforcé par la référence de Geoffroy à une comète remarquable au moment de sa mort, tandis que d’autres sources médiévales montrent que les dernières années de ce siècle virent effectivement l’apparition d’une comète notable. La prise d’Igerna par Uther et la conception d’Arthur apparaissent comme s’étant produites au cours des années suivantes, d’après son récit.
L’Historia Brittonum, bien antérieur, corrobore cette chronologie, en ce qu’il suggère très fortement que la bataille finale du roi Arthur contre les Saxons eut lieu en même temps que le règne d’Ida sur la Bernicie, qui s’étendit de 547 à 559. Pour plus de détails, voir l’article Quand le roi Arthur vécut-il réellement ?
Ce que cela signifie pour la naissance d’Igerna
Cela signifierait qu’Igerna était en âge de procréer vers 500. Par conséquent, nous pouvons situer sa naissance au plus tard vers 585, mais une date quelque peu antérieure constituerait une limite plus raisonnable.
Bien entendu, elle pouvait être bien plus âgée que l’âge minimal de procréation. Cependant, il est peu probable qu’elle ait eu plus de quarante ans à cette époque. Cela signifierait que sa naissance peut vraisemblablement être située entre environ 460 et 485.
Igerna était-elle une personne réelle ?
Maintenant que nous avons vu ce que les légendes affirment sur Igerna et l’époque à laquelle elle aurait vécu, pouvons-nous progresser dans la détermination de son existence réelle ou non ? Heureusement, les éléments concernant son mari fournissent de solides preuves en faveur non seulement de son existence, mais aussi de son identité précise.
Comme nous l’avons vu, Gorlois était vraisemblablement le Doyen en chef d’une région du sud-est du Pays de Galles. Le récit de Geoffroy rend également clair qu’il était un proche allié d’Uther Pendragon, le père d’Arthur. Sa naissance, sur la base des indices du récit de Geoffroy, peut vraisemblablement être située vers 450.

Une figure historique de l’époque arthurienne qui se distingue comme étant de loin la candidate la plus probable pour le vrai Gorlois est Glywys. Il était roi d’une vaste région du sud-est du Pays de Galles voisine de Cerniw. Puisque le sud-est du Pays de Galles apparaît comme ayant été le centre de la dynastie arthurienne, cela signifie qu’il devait être un sous-roi sous l’autorité d’Uther Pendragon, et donc un allié.
En outre, la naissance de Glywys peut être située vers 450, ce qui correspond parfaitement à l’estimation de la naissance de Gorlois. Il existe également des indices que Glywys connut une mort violente, ce qui convient à son rôle de mari légendaire d’Igerna.
Pour plus d’éléments en faveur de l’identification de Gorlois à Glywys, voir l’article Gorlois, duc de Cornouailles, était-il une personne réelle ?
Ce que cela signifie pour Igerna
Le mari légendaire d’Igerna, Gorlois, étant établi comme étant très probablement identique au Glywys historique, qu’est-ce que cela signifie pour l’historicité d’Igerna elle-même ? Bien entendu, le seul fait que Gorlois ait apparemment existé ne signifie pas nécessairement qu’Igerna ait existé.
Après tout, la plupart des historiens diraient qu’Uther Pendragon était un personnage fictif, tout en reconnaissant l’historicité de son frère légendaire Ambrosius. Par conséquent, Igerna doit être évaluée sur ses propres mérites.
Par coïncidence, il existe une référence à l’épouse de Glywys dans au moins deux sources. L’une est la Vie de saint Cadoc, l’autre est le registre généalogique du Jesus College MS 20. Dans la première, son nom s’écrit « Guaul » (généralement rendu par « Gwawl »). Dans la seconde, son nom s’écrit « Gwawr ».
Ce n’est pas le seul exemple de ces deux formes employées pour le même individu. Étant donné de la facilité avec laquelle les lettres « r » et « l » étaient confondues, l’usage de ces deux orthographes se comprend aisément. Néanmoins, les indices indiquent que « Gwawr » est l’orthographe la plus authentique, puisque « Gwawl » est en réalité le mot gallois pour « muraille », unlikely d’avoir été choisi comme nom personnel.
Igerna comme Gwawr
La suggestion évidente est que Gwawr peut être identifiée comme la figure historique derrière le personnage d’Igerna. Gorlois étant très probablement identifiable à Glywys, l’épouse de Gorlois devrait être identifiable à l’épouse de Glywys, Gwawr.
Ces identifications sont appuyées par le chercheur arthurien Chris Barber et également par l’historien local Peter Chesbrough.
Une comparaison de leurs noms
Bien que leurs noms ne soient pas identiques, ils ne sont pas particulièrement différents non plus. Les orthographes galloises, habituellement plus proches de l’original que celles de Geoffroy, comprennent « Eigr » et « Eigyr ». Lorsque nous comparons ce nom à « Gwawr », nous pouvons constater que la différence la plus importante est simplement l’absence du « Ei » initial dans le nom de l’épouse de Glywys.
Si cette syllabe initiale avait été présente, alors la forme originale aurait été « Eigwawr ». Bien qu’il s’agisse d’un nom inhabituel, apparemment inattesté partout ailleurs, nous pourrions dire exactement la même chose d’« Eigr », aussi cela n’a rien de significatif.
Alternativement, il est possible que l’original ait été simplement « Eigyr », et qu’ensuite, à travers une ligne de transmission, le « gyr » se soit développé en le plus familier « Gwawr » après que la première syllabe fut tombée.
Par comparaison, les Triades galloises mentionnent une figure nommée Gweir ap Gweirioed dans un manuscrit, tandis qu’un autre manuscrit écrit son nom « Geyr », et le nom de son père « Geryoet ». Dans les deux cas, le « Gweir » a été réduit à « Geyr » et même à « Ger ». Cela montre la flexibilité des scribes gallois médiévaux.
De même, une des concubines d’Arthur dans les Triades est appelée Gwyl dans un manuscrit, tandis qu’un autre manuscrit l’appelle « Gwawl ». Par conséquent, la suggestion selon laquelle « Eigyr » aurait pu devenir « [Ei]gwawr » n’est pas invraisemblable.
Le concept de la chute de la voyelle initiale d’un nom n’est pas inconnu dans les manuscrits gallois médiévaux. Par exemple, les Triades galloises mentionnent une figure nommée Ysgafnell. Cependant, une variante attestée de ce nom est « Sgafnell », le « Y » initial étant tombé.
Un autre exemple est le nom du neveu du roi Arthur, Eliwlod. Certaines références ultérieures à ce personnage écrivent son nom « Liwlod », le « E » initial étant tombé.
Par conséquent, l’idée que le « Ei » initial soit tombé du nom d’Eigyr, le reste s’étant développé en « Gwawr », est parfaitement plausible. L’alternative, selon laquelle le nom était à l’origine quelque chose de plus proche d’« Eigwawr », est également acceptable.
Une comparaison de leurs chronologies
Qu’en est-il des informations chronologiques concernant Gwawr, l’épouse de Glywys ? Correspondent-elles à ce que nous devrions attendre concernant Igerna ?
Le Jesus College MS 20 montre que Gwawr était une descendante de la cinquième génération de Cunedda, né vers 370. En comptant vers l’avant avec une moyenne de vingt à vingt-deux ans, nous parviendrions à environ 470-480 pour la naissance de Gwawr.
Comme nous l’avons vu plus haut, la naissance d’Igerna peut être située entre environ 460 et 485. Par conséquent, la naissance estimée de Gwawr, l’épouse de Glywys, correspond parfaitement. Cela soutient fortement la conclusion qu’Igerna et Gwawr peuvent être identifiées comme la même figure. Cela s’accorde avec la date probable de la naissance d’Arthur, ainsi qu’avec les naissances de ses demi-frères et demi-sœurs aînés, tels que Ricca.
Par conséquent, sur la base de leurs maris respectifs, de leurs noms et de leurs positions chronologiques, il est très probable qu’Igerna puisse être identifiée comme la Gwawr historique.
Conclusion
En conclusion, Igerna est la mère du roi Arthur dans les légendes arthuriennes. Elle est d’abord l’épouse de Gorlois, avant de devenir ensuite la femme d’Uther Pendragon après que le premier fut tué par le second. Outre être la mère d’Arthur, elle fut également la mère d’Anna et, selon la tradition ultérieure, de Morgane la Fée. La tradition galloise lui donne également un fils, soit Gormant ou, plus vraisemblablement, Ricca. Sa naissance peut vraisemblablement être située entre environ 460 et 485.
Un examen des indices entourant son mari indique qu’Igerna peut être identifiée comme l’épouse historique de Glywys, une femme nommée Gwawr.
Sources
Bartrum, Peter, A Welsh Classical Dictionary, 1993
Bromwich, Rachel, Trioedd Ynys Prydein: The Triads of the Island of Britain, 2014
Barber, Chris, King Arthur: The Mystery Unravelled, 2016
Howells, Caleb, King Arthur: The Man Who Conquered Europe, 2019







