Où se trouvait censé se situer le fleuve Océan qui entourait le monde ?
Par Caleb Howells
Dans la mythologie grecque antique, Océan était un Titan qui personnifiait le fleuve encerclant le monde. En tant que personnage, Océan est intéressant, car il fut l’un des Titans qui ne furent pas emprisonnés par les dieux olympiens après la Titanomachie. De leur point de vue, il était encore actif à l’époque des Grecs anciens. Cela peut simplement s’expliquer par le fait que le fleuve encerclant le monde, qu’il personnifiait, existait encore dans la réalité telle que les Grecs la concevaient. Mais où exactement ce fleuve encerclant le monde était-il censé se trouver ? Était-il identifié à une véritable étendue d’eau, ou bien était-il placé en dehors des limites du monde connu des Grecs, ce qui indiquerait qu’ils croyaient qu’il entourait littéralement la terre entière ?

Qu’était Océan ?
Océan est mentionné dans certaines des plus anciennes littératures grecques, comme les poèmes d’Homère et d’Hésiode du septième siècle avant J.-C. Il apparaît à la fois comme un Titan et comme une étendue d’eau. En tant que cette dernière, Océan était conçu comme un fleuve gigantesque qui coulait autour de la terre entière, que les Grecs considéraient comme plate.
Il est vrai que les intellectuels grecs savaient, depuis l’époque de Pythagore (sixième siècle avant J.-C.), que la terre est une sphère. Cependant, la compréhension des intellectuels grecs n’eut manifestement que peu d’impact sur la mythologie et la poésie. En tout état de cause, les références à Océan chez Homère et Hésiode sont antérieures à Pythagore.
Un exemple clair de la manière dont les Grecs anciens percevaient Océan est la description qu’Homère donne du bouclier d’Achille dans l’Iliade. Sur le bouclier figuraient des images de personnes, de terres et de cités. Tout autour du bord du bouclier coulait le fleuve Océan.
Eau douce ou eau salée ?
Selon certaines sources modernes, Océan était spécifiquement un fleuve d’eau douce. Celui-ci alimentait toutes les rivières et tous les ruisseaux du monde. En réalité, cependant, Océan était considéré comme la source de toutes les étendues d’eau, aussi bien d’eau douce que d’eau salée. Cela est clairement établi par le vers suivant de l’Iliade :
« Océan au fort courant, de qui découlent tous les fleuves et toutes les mers, ainsi que toutes les sources et tous les puits profonds. »
Par conséquent, il n’est pas clair si l’on imaginait qu’Océan lui-même coulait avec de l’eau douce ou de l’eau salée. Il est tout à fait possible que les Grecs anciens n’aient tout simplement pas beaucoup réfléchi à cette question.

Où Océan était-il situé ?
En raison de ces descriptions mythologiques d’Océan, il est facile de supposer que ce fleuve était imaginé comme se trouvant au-delà des limites les plus lointaines de la terre telles que les Grecs la concevaient. Chaque territoire dont ils avaient connaissance, comme la terre des Celtes, celle des Égyptiens et des Éthiopiens, celle des Scythes, des Indiens, etc., se trouvait à l’intérieur de la zone entourée par le fleuve Océan. Après tout, c’est pourquoi on l’appelle généralement le « fleuve encerclant le monde ».
Mais est-ce vraiment vrai ? Les Grecs croyaient-ils réellement qu’Océan entourait le monde entier ? Ou s’agit-il simplement d’un contresens moderne ?
Une raison pour laquelle on pourrait supposer qu’Océan devait entourer le monde entier est que les Grecs connaissaient les trois continents que sont l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Ils savaient comment ces trois continents étaient reliés entre eux, et il n’existait évidemment aucun grand fleuve encerclant un territoire notable au sein de ces continents. Ainsi, selon ce raisonnement, le fleuve Océan devait nécessairement se trouver au-delà de ces continents.

Ce qu’Homère a réellement dit à propos d’Océan
Les déclarations d’Homère concernant Océan sont très importantes. Examinons ce qu’il en a écrit dans l’Odyssée. Plus d’un passage de ce poème nous aide à le localiser.
Entre l’île de Circé et l’entrée de l’Hadès
Ici, Océan apparaît comme une étendue d’eau qu’Ulysse, se trouvant alors sur l’île de Circé, doit traverser pour atteindre un oracle des morts. Si nous pouvons identifier l’île de Circé et l’emplacement de cet oracle des morts, cela démontrerait où Océan était censé se trouver.
Heureusement, Homère nomma trois rivières qui se trouvaient à proximité immédiate de cet oracle des morts, là où se situait, dit-on, l’entrée de l’Hadès, le monde souterrain. Il mentionne que le fleuve Achéron s’y trouvait. Deux affluents étaient rattachés à ce fleuve, l’un étant le fleuve des Lamentations, et l’autre appelé le fleuve du Feu ardent.
Cet emplacement est facile à identifier. L’Achéron était un fleuve célèbre d’Épire, dans le nord-ouest de la Grèce. L’un des affluents s’appelait dans l’Antiquité le Cocyte, le mot exact utilisé par Homère et qui se traduit par « lamentation ».
Bien qu’il n’existe plus de troisième affluent dans la région, il y en avait un jusqu’à une époque relativement récente. Il aurait été phosphorescent, ce qui correspondrait au « fleuve du Feu ardent ».
Sur la base de ces éléments, l’entrée de l’Hadès décrite par Homère peut sans aucun doute être identifiée avec cet lieu d’Épire, dans la région de la Thesprotie en particulier. Certains chercheurs ont identifié de manière convaincante l’île de Circé avec Paxos, non loin de la côte de la Thesprotie. En tout état de cause, il doit logiquement s’agir de l’une des îles de cette zone.
Puisqu’il est précisé qu’Ulysse traversa Océan pour atteindre l’entrée de l’Hadès, cela signifie logiquement qu’Océan doit être une référence à l’étendue d’eau immédiatement adjacente à la Grèce elle-même. Autrement dit, il peut être identifié à tout le moins avec la portion de la mer Méditerranée entourant la Grèce, si ce n’est davantage.
Distinct du reste de la mer
En discutant du voyage de retour d’Ulysse depuis le fleuve Achéron, nous trouvons la description révélatrice suivante :
« Puis, après que notre navire eut quitté le courant du fleuve Océan, il atteignit les flots de la mer aux vastes chemins et l’île d’Aiaia » [l’île de Circé].
Cela semble établir une distinction entre Océan et la mer Méditerranée en général, bien que les deux étendues d’eau soient reliées. Il semblerait donc qu’Océan ait été imaginé comme l’étendue d’eau immédiatement adjacente à la Grèce. Ce n’était pas la mer Méditerranée en général. En fait, la mer Méditerranée se trouvait au-delà du fleuve Océan.
Océan et Leucade
Un autre indice quant à l’emplacement du fleuve Océan provient d’un passage plus tardif de l’Odyssée. Dans un passage évoquant un voyage vers l’au-delà, nous trouvons la description suivante :
« Ils allèrent, passant les courants d’Océan, et le rocher de Leucade. »
Le rocher de Leucade est, bien entendu, la pointe la plus méridionale de l’île de Leucade, parfois appelée cap Leucade. Ce promontoire massif et blanc était bien connu dans la Grèce antique.
Remarquez que les « courants d’Océan » et le rocher de Leucade sont directement associés l’un à l’autre. Cela suggère qu’ils se trouvent à proximité immédiate l’un de l’autre. En réalité, si tant est que l’on puisse en tirer une indication, cela suggère que le fleuve Océan était plus proche d’Ithaque (d’où ce voyage partait) que ne l’était Leucade. Or Leucade se trouve juste à côté d’Ithaque.
Comment ces informations concordent avec la réalité de la Grèce
Comment cela s’accorde-t-il avec la réalité du monde tel que les Grecs le connaissaient ? Eh bien, remarquez que le vers de l’Odyssée concernant le voyage de retour d’Ulysse depuis l’oracle des morts fait mention du « courant » d’Océan. Fait intéressant, les courants de surface de la mer Méditerranée immédiatement au large de la côte grecque circulent presque tout autour de la Grèce dans un seul et même sens continu.
En gardant ces faits à l’esprit, il se peut fort bien que le fleuve Océan ait été à l’origine l’expression poétique ou mythologique de l’étendue d’eau qui coulait, presque comme un grand fleuve, essentiellement tout autour de la Grèce.
Cela étant, Ithaque se serait en réalité trouvée dans le fleuve Océan. Considérons maintenant à nouveau le voyage mythologique vers l’au-delà situé près de la fin de l’Odyssée. Partant du nord d’Ithaque, un voyage en mer vers l’ouest passerait effectivement juste devant le cap Leucade. Cela expliquerait fort bien pourquoi le voyage vers l’au-delà commence par la mention des eaux d’Océan, avant que le rocher de Leucade ne soit immédiatement mentionné ensuite.

Les indices fournis par Hésiode quant à l’emplacement d’Océan
Hésiode fut un contemporain d’Homère, écrivant lui aussi au septième siècle avant J.-C. Ses commentaires sur Océan sont donc eux aussi extrêmement précieux. Il fournit plusieurs remarques utiles à propos d’Océan. Il l’associa à plusieurs peuples et lieux qui apparaissent par ailleurs dans les sources grecques, ce qui nous aide ainsi à le localiser.
Les Gorgones
Dans le passage suivant, Hésiode mentionne Océan en association avec les Gorgones :
« Les Gorgones qui habitent au-delà de l’illustre Océan, aux confins tournés vers la Nuit, là où se trouvent les Hespérides à la voix claire, Sthennô et Euryalè, et Méduse qui subit un sort funeste : elle était mortelle, mais les deux autres étaient immortelles et ne vieillissaient point. C’est avec elle que s’unit le Chevelu-sombre dans une prairie tendre, au milieu des fleurs du printemps. Et quand Persée lui eut tranché la tête, jaillirent le grand Chrysaor et le cheval Pégase, ainsi nommé parce qu’il naquit près des sources d’Océan. »
Selon ce passage, les Gorgones vivaient « au-delà » d’Océan. Méduse était la plus célèbre de ces Gorgones. L’endroit où Persée la tua, qui fut également le lieu de naissance de Pégase, se trouvait « près des sources d’Océan ».
Où vivaient réellement les Gorgones
Fait intéressant, un autre texte du septième siècle avant J.-C., appelé la Cypria, situe les Gorgones sur l’île de Sarpedon. Il semble que « Sarpedon » fût un nom de lieu appliqué à plusieurs endroits différents dans les sources grecques, mais tous se trouvent systématiquement dans la Méditerranée orientale, en particulier dans la mer Égée orientale, bien au sein du « monde réel ». En tant que personnage, Sarpédon était un frère royal de Minos, roi de Crète, et de Rhadamanthe, roi de certaines autres îles de la mer Égée.
Une autre source relativement ancienne, le poète Eschyle, écrivant au tout début du cinquième siècle avant J.-C., situait les Gorgones à Cisthène. Il s’agissait d’un lieu du nord-ouest de l’Anatolie, la même zone générale qu’indique la référence à Sarpedon.
Si les Gorgones vivaient au-delà d’Océan, mais qu’elles étaient situées près de la côte orientale de la mer Égée, alors cela signifierait qu’Océan se trouvait logiquement quelque part entre la Grèce et la côte orientale de la mer Égée. Il est absolument impossible qu’Océan se soit trouvé au-delà du monde entier.
Cela concorde avec l’interprétation d’Océan comme désignant les eaux entourant immédiatement la Grèce elle-même.
Héraclès au-delà du fleuve Océan
Hésiode fait également référence à l’un des exploits d’Héraclès qui le mena au-delà d’Océan. Il évoque le fait qu’Héraclès était allé au-delà d’Océan, dans le pays d’Érythie, où il avait vaincu les bouviers locaux et ramené les bœufs à Tirynthe. Dans la mythologie grecque ultérieure, il s’agissait de l’un des douze travaux d’Héraclès. Ces bœufs sont communément appelés le troupeau de Géryon.
Un point souvent négligé est précisément le fait qu’Hésiode dise qu’Héraclès « conduisit les bœufs au large front vers la sainte Tirynthe ». Comment Héraclès aurait-il pu conduire un troupeau de bœufs depuis Érythie jusqu’à Tirynthe, une ville de Grèce, si Érythie et la Grèce n’étaient pas reliées par voie terrestre ?
Pourtant, dans le même temps, Hésiode dit bien qu’Héraclès « avait franchi le courant d’Océan » pour se rendre à Érythie. Logiquement donc, Érythie devait être un lieu auquel on accédait le plus aisément en traversant les eaux d’Océan, mais qui restait néanmoins accessible depuis Tirynthe par voie terrestre si nécessaire. Cela indique qu’Érythie se trouvait encore dans les limites du monde grec connu, malgré sa situation « au-delà d’Océan ».
L’emplacement d’Érythie
Le nom de cette île, Érythie, dérive du nom de l’une des Hespérides, nymphes du soir. C’était, logiquement, un lieu situé à l’ouest, associé au soleil couchant. Les auteurs grecs ultérieurs l’associèrent à une île située juste au large de la péninsule ibérique.
Même si nous acceptons cette interprétation tardive, cela nous apprend quelque chose de très intéressant. Malgré le fait que la mythologie situait clairement Érythie au-delà d’Océan, les Grecs n’éprouvèrent aucune difficulté à identifier Érythie à un lieu situé au sein de la Méditerranée. Cela montre clairement qu’ils n’imaginaient pas Océan comme entourant littéralement le monde entier.
Les indices tirés de l’Odyssée
Fait intéressant, il existe des indications qu’Érythie était à l’origine située bien plus près de la Grèce que ne le supposaient les auteurs ultérieurs. Dans l’Odyssée, Ulysse et ses hommes demeurent bloqués plusieurs semaines sur une île appelée Thrinacie pendant leur voyage de retour vers Ithaque. Ils sont presque arrivés à destination, mais un vent du sud les empêche de repartir de Thrinacie. Cela indique fortement que cette île se trouvait immédiatement au nord d’Ithaque.
Ces informations suggèrent que l’île de Thrinacie peut être identifiée à Meganissi, qui se trouve juste au nord d’Ithaque. Le nom de « Thrinacie » vient appuyer cette hypothèse, car il signifie « trident », et la forme de Meganissi ressemble beaucoup à celle d’un trident, avec plusieurs caps saillants partant d’une même extrémité.
Dans l’Odyssée, Thrinacie était sacrée pour Hélios, étant l’île où il gardait son troupeau. Cela ressemble beaucoup au concept d’Érythie, un lieu dédié à la nymphe du soleil couchant où étaient gardés des bœufs sacrés.
Bien entendu, Meganissi n’est pas reliée par voie terrestre à Tirynthe. Néanmoins, rien n’indique que Thrinacie et Érythie étaient censées être exactement le même lieu, bien qu’elles aient probablement été étroitement liées. De manière significative, le très ancien auteur grec Hécataée de Milet situait explicitement Érythie dans la région d’Ambracie et d’Amphilochie. Il s’agit du littoral grec situé juste à côté de Meganissi.
Une interprétation conforme à ces indices anciens est qu’Héraclès voyagea par mer depuis le Péloponnèse jusqu’à Ambracie, dans le nord-ouest de la Grèce, allant ainsi « au-delà d’Océan ». Il ramena ensuite les bœufs à Tirynthe, dans le Péloponnèse, en passant par l’isthme de Corinthe.
Là encore, nous constatons que les plus anciens indices montrent qu’Océan était le terme désignant l’eau entourant immédiatement la Grèce.
Conclusion
En résumé, nous pouvons voir que les plus anciens indices ne corroborent pas l’idée traditionnelle d’Océan comme étant un fleuve entourant littéralement le monde entier. Homère l’associe aux eaux situées juste au large du fleuve Achéron, dans le nord-est de la Grèce. Il l’associe également à Leucade, dans la même région générale. Cela corrobore la conclusion qu’aux yeux d’Homère, Océan était censé être l’eau entourant immédiatement la Grèce.
Nous avons également vu des indices fournis par Hésiode qui conduisent à la même conclusion. Il situe le pays des Gorgones au-delà d’Océan, alors qu’une autre source du septième siècle avant J.-C. situe les Gorgones à Sarpedon, un lieu systématiquement associé à la mer Égée orientale. Une source d’environ 500 avant J.-C. vient l’appuyer, les reliant à Cisthène, dans le nord-ouest de l’Anatolie. Cela concorde avec les indices fournis par Homère concernant l’emplacement d’Océan. L’identification d’Océan à l’eau entourant la Grèce est également confirmée par la référence d’Hésiode au voyage d’Héraclès au-delà d’Océan pour prendre le troupeau de Géryon à Érythie, que les plus anciens indices situent dans le nord-ouest de la Grèce.
Par conséquent, il apparaît que le « fleuve Océan encerclant le monde » était à l’origine une simple description poétique de l’eau entourant la Grèce. L’idée qu’il s’agissait d’un fleuve qui coulait pourrait provenir du fait que les courants de surface de la Méditerranée circulent tout autour de la côte de la Grèce.
Sources
Hard, Robin, The Routledge Handbook of Greek Mythology, 2004
Vermeule, Emily, Aspects of Death in Early Greek Art and Poetry, 2023
Braun, Thomas, Hecataeus’ Knowledge of the Western Mediterranean Thomas Braun, 2004
https://mythopedia.com/topics/oceanus
https://www.theoi.com/Kosmos/Okeanos.html







