La Sardaigne était-elle la véritable Atlantide ?
Par Caleb Howells
Parmi toutes les théories sur Atlantide, celles qui la situent quelque part dans la Méditerranée ou à proximité immédiate et placent l’histoire à l’âge du bronze sont invariablement plus favorables aux chercheurs sérieux. L’une de ces théories propose d’identifier l’Atlantide à la Sardaigne, qui aurait été le centre d’un royaume impressionnant dominant une grande partie de la Méditerranée centrale. Dans cet article, nous examinerons les preuves avancées à l’appui de cette théorie et verrons si elle résiste réellement à un examen approfondi.

Aperçu de la Sardaigne
La Sardaigne est une île de la Méditerranée centrale. C’est la deuxième plus grande île de toute la Méditerranée, la plus grande étant l’île voisine de Sicile. Elle forme une partie de la bordure occidentale de la mer Tyrrhénienne, qui est la région de la mer Méditerranée située à l’ouest de l’Italie.
La Sardaigne fait ainsi face, à l’est, à l’Italie du Sud et, au sud, à la Tunisie sur la côte nord-africaine. Directement au-dessus de la Sardaigne, au nord, se trouve l’île de Corse. Il existe diverses autres îles à proximité, la plupart assez petites.
Pendant l’âge du bronze et une grande partie de l’âge du fer, la Sardaigne était habitée par le peuple nuragique, une civilisation qui commerçait à grande échelle avec des nations de toute la Méditerranée. Finalement, après la conquête de l’île par Rome, la société nuragique disparut progressivement.
Arguments en faveur de l’identification de la Sardaigne à l’Atlantide
La théorie selon laquelle la Sardaigne serait la véritable Atlantide décrite par Platon repose principalement sur des arguments géographiques, bien qu’elle intègre également des arguments d’ordre sociétal. On argue que comprendre l’Atlantide comme étant la Sardaigne donnerait le plus de sens aux références de Platon à l’Atlantide par rapport à d’autres territoires et repères géographiques.
Cependant, avant d’examiner les arguments relatifs à la géographie censée correspondre, considérons d’abord un détail que les partisans de cette théorie doivent affronter dès le départ.
Dans la mer Atlantique
Dès qu’il présente l’Atlantide pour la première fois dans le Timée, Platon déclare explicitement que « cette puissance venait de la mer Atlantique ». Ce terme est souvent mal traduit par « océan Atlantique », mais Platon utilise en réalité le mot grec désignant une « mer ». Quoi qu’il en soit, cela ressemble certainement à une référence au plan d’eau que nous appelons l’océan Atlantique, que les Grecs anciens désignaient parfois eux-mêmes comme une « mer ».
Si l’Atlantide se trouvait dans l’océan Atlantique, cela l’exclurait évidemment d’être la Sardaigne. Les partisans de la théorie sarde ont proposé à ce sujet quelques explications intéressantes.
L’argument avancé habituellement est que la description de la mer Atlantique par Platon ne correspond tout simplement pas à l’océan Atlantique. Dans son récit de l’Atlantide, Platon fait dire au prêtre égyptien que l’Atlantique était autrefois navigable, ce qui implique qu’il ne l’était plus à son époque, et il explique qu’elle était devenue innavigable à cause d’un banc de vase qui en obstruait le passage.
Aristote, un disciple de Platon, en donna une description similaire. Il écrivit :
« Au-dehors des colonnes d’Héraclès, la mer est peu profonde à cause de la vase, mais calme, car elle repose dans une cuvette. »
Inutile de le dire, rien dans les descriptions de Platon ou d’Aristote ne correspond à l’océan Atlantique. Il est parfaitement navigable et n’est pas obstrué par un banc de vase. Sur la base de ces faits, on argue que la mer Atlantique doit nécessairement être autre chose que l’océan Atlantique.
La Méditerranée occidentale
Sur la base de la description d’Aristote en particulier, on argue que la « mer Atlantique » de Platon doit être une étendue d’eau relativement petite. Pour cette raison, on l’identifie à une partie précise de la Méditerranée.
Cet argument est lié à la localisation du massif de l’Atlas. Après tout, l’océan Atlantique tient son nom, qui remonte à une époque antérieure à Platon, du Titan nommé Atlas. On l’imaginait situé dans l’extrême occident. Le plus souvent, on le plaçait dans le nord-ouest de l’Afrique. La grande chaîne de montagnes de cette région d’Afrique fut nommée d’après lui, tout comme l’étendue d’eau immédiatement à l’ouest — l’océan Atlantique.
Cependant, on pourrait facilement soutenir que l’étendue d’eau immédiatement au nord du massif de l’Atlas aurait également dû être appelée la mer Atlantique — c’est-à-dire la mer d’Atlas. Étant donné que le massif de l’Atlas traverse tout le nord-ouest de l’Afrique jusqu’en Tunisie, il est logique d’affirmer que toute la mer Méditerranée adjacente à ce territoire aurait dû être appelée la mer Atlantique.
Sur la base de ces faits, l’argument est que toute la Méditerranée occidentale constitue la « mer Atlantique » du récit de Platon. Ainsi, la Sardaigne et les autres îles voisines se trouvaient bien dans la « mer Atlantique ».
Au-delà des colonnes d’Héraclès
Un autre fait essentiel concernant la localisation de l’Atlantide est que Platon la place « devant les colonnes d’Héraclès ». Les colonnes d’Héraclès ont traditionnellement été situées au détroit de Gibraltar, mais de nombreux chercheurs soutiennent que ce terme fut appliqué à de nombreux endroits différents autour de la Méditerranée.
En réalité, les preuves montrent que les « colonnes d’Héraclès » servaient à désigner des limites de territoire ou d’activité. Le détroit de Gibraltar était la limite du territoire grec ordinaire, d’où son emploi pour cet endroit. Isocrate appliqua le terme à l’entrée de la mer Noire, dans le contexte du sens quelque peu différent du territoire grec à l’époque d’Héraclès.
Sur la base de ces faits, les partisans de la théorie sarde soutiennent que les colonnes d’Héraclès s’appliquaient, du moins pendant une période de l’histoire grecque, à un endroit de la Méditerranée centrale. Certains penchent pour le détroit de Messine, d’autres pour le canal de Sicile.
Bien qu’il existe très peu de preuves directes que les colonnes d’Héraclès aient été situées dans cette région, il est évident que les Grecs étendirent progressivement leur activité en Méditerranée. Si certaines colonies grecques furent établies en Italie au-delà du détroit de Messine dès le milieu du VIIIe siècle av. J.-C., il leur fallut longtemps pour s’implanter solidement au-delà de ce détroit.
Pendant longtemps, les Carthaginois (dont la ville fut fondée vers 760 av. J.-C.) dominèrent la Méditerranée occidentale et empêchèrent les Grecs de naviguer et de commercer librement au-delà de la Sicile. Il est donc des plus logiques de conclure que le terme de « colonnes d’Héraclès » fut, à une époque ancienne, appliqué à cette région.
Le détroit de Messine

Le détroit de Messine, en particulier, est associé à Héraclès. Les monstres Scylla et Charybde ont longtemps été associés (bien qu’à tort) au détroit de Messine. Dès le IIIe siècle av. J.-C. au plus tard, dans les écrits de Lycophron, nous trouvons la tradition selon laquelle Héraclès tua temporairement Scylla.
Il existe également une tradition, rapportée dans le Commentaire à l’Énéide de Virgile de Servius, selon laquelle Héraclès eut une interaction avec Charybde après qu’elle eut tenté de dérober certains des bœufs qu’Héraclès venait de prendre à Géryon.
Fait intéressant, le mythe grec tend également à associer l’érection des colonnes d’Héraclès à cette expédition vers l’oudest menée pour s’emparer des bœufs de Géryon. Par conséquent, même s’il ne s’agissait peut-être que d’un endroit situé quelque part sur la route du retour depuis le pays de Géryon, cela donne un certain crédit à l’idée que les colonnes d’Héraclès étaient placées au détroit de Messine.
Dans sa discussion sur les colonnes d’Héraclès, Strabon évoque ce qu’il considère comme la pratique historique consistant à ériger des colonnes pour marquer les limites d’un territoire. Comme premier exemple, il mentionne le fait qu’il existe une tour de chaque côté du détroit de Messine.
Sans nommer spécifiquement ces tours « colonnes d’Héraclès », cela démontre toutefois qu’elles étaient comprises par certains comme représentant les limites d’une forme de territoire, ce qui est précisément ce que les colonnes d’Héraclès étaient censées représenter.
Il est donc tout à fait raisonnable de suggérer que les colonnes d’Héraclès furent, occasionnellement, appliquées au détroit de Messine.
Le domaine de l’Atlantide
Selon Platon, les Atlantes exerçaient leur domination sur une île principale, plusieurs autres, et des parties du continent. Dans un passage voisin, Platon décrit ce continent comme « entourant la véritable mer », ce que l’on interprète généralement comme la mer dans laquelle l’Atlantide elle-même se trouvait.
Immédiatement après avoir dit que les Atlantes dominaient « des parties du continent », il poursuit :
« De plus, les hommes de l’Atlantide avaient soumis les parties de la Libye situées dans les colonnes d’Héraclès jusqu’en Égypte, et celles de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. »
Pour la plupart des commentateurs, cela suggère que la Libye et l’Europe (du moins les régions côtières) étaient distinctes du continent dont l’Atlantide dominait des parties. En d’autres termes, les parties de l’Europe et de la Libye que l’Atlantide dominait constituaient un territoire additionnel, et non les « parties du continent » qu’elle est décrite comme dominant déjà.
Une explication alternative
Cependant, il existe une autre lecture. Le mot « de plus » au début de ce passage correspond au mot grec « pro ». Combiné au mot grec signifiant « ces », il est compris au sens de « au-delà de ces » — c’est-à-dire au-delà du territoire que l’on vient de définir.
Pourtant, l’une des nombreuses significations de la préposition « pro » est « concernant » ou « à l’égard de ». Ainsi, le début de cette phrase pourrait plutôt signifier « concernant ces » ou « à l’égard de ces ». En d’autres termes, cette phrase expliquant que l’Atlantide contrôlait des parties de la Libye et de l’Europe servirait d’explication de ce qu’étaient réellement les « parties du continent » susmentionnées. Platon ne décrivait pas un territoire supplémentaire, mais précisait le territoire qu’il venait de mentionner.
Dans ces conditions, le passage en question est interprété comme signifiant que l’Atlantide était un royaume composé d’une île principale, de plusieurs autres, et de parties de la Libye et de l’Europe. Étant donné que le continent, ou terre ferme, en question était censé entourer la mer, cela signifierait que l’Atlantide elle-même se trouvait dans la mer entre la Libye et l’Europe.
Dès lors, une civilisation centrée sur la Sardaigne aurait parfaitement de sens. Elle aurait pu contrôler cette île principale, plusieurs autres dans la mer Tyrrhénienne, ainsi que des parties de l’Italie et de la côte nord-africaine juste au sud.
Objections
Aussi élégante que cette interprétation paraisse, une objection majeure réside dans le fait que Platon décrit l’Atlantide comme soumettant « les parties de la Libye situées dans les colonnes d’Héraclès jusqu’en Égypte, et celles de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie ». Si les côtes de la Libye et de l’Europe se trouvaient « dans les colonnes d’Héraclès », alors nous ne pouvons pas placer les colonnes d’Héraclès au détroit de Messine.
Si nous placions les colonnes d’Héraclès à cet endroit, alors « dans les colonnes », que ce soit du point de vue du prêtre égyptien racontant l’histoire ou de celui des Grecs l’écoutant, signifierait à l’est du détroit de Messine.
Cela contredirait l’interprétation selon laquelle « la Libye jusqu’en Égypte et l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie » désigne les « parties du continent » que l’Atlantide contrôlait, puisque ce continent « entourait » la mer dans laquelle l’Atlantide se trouvait.
Une explication possible, qui pourrait tout juste fonctionner, est que le récit de Platon ne visait que « la Libye jusqu’en Égypte » comme étant située dans les colonnes d’Héraclès, tandis que « l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie » était simplement une autre région qu’ils contrôlaient, distincte du territoire « dans les colonnes ». Cette interprétation recourt à la traduction plus traditionnelle de « pro » par « de plus ».
Des chiffres plus raisonnables
Cette théorie interprète également les chiffres de Platon comme grandement exagérés. Par exemple, le prêtre du récit de Platon dit que la guerre contre l’Atlantide eut lieu 9000 ans auparavant. Les partisans de cette théorie soulignent généralement que certains historiens grecs anciens affirmaient que les Égyptiens appelaient parfois « années » ce qui étaient en réalité des mois.
Cela étant posé, les 9000 « années » se réduiraient à seulement 750 ans. Depuis l’époque de Solon, cela nous ramènerait à l’âge du bronze récent. Le reste du récit de Platon est tout à fait cohérent avec cette période.
Les chiffres donnés pour la taille de l’Atlantide sont habituellement expliqués soit comme des exagérations génériques, soit comme le résultat d’une erreur d’un facteur dix, dans laquelle tous les chiffres en centaines furent transformés en milliers.
De façon similaire, l’affirmation selon laquelle l’Atlantide était « plus grande que la Libye et l’Asie réunies » est interprétée dans le sens de la puissance, et non de la taille géographique.
La culture nuragique

Maintenant que nous avons vu comment la géographie de la description de Platon semble correspondre à la situation et aux environs de la Sardaigne, considérons la civilisation qui occupait cette région.
La Sardaigne, à l’âge du bronze, était occupée par la civilisation nuragique. Cette civilisation apparut vers 1800 av. J.-C. Son nom vient de sa pratique de construire des tours de pierre circulaires appelées nuraghi. Des milliers d’entre elles sont disséminées dans toute la Sardaigne.
Une civilisation navale de commerce
Bien que mystérieuse en raison du manque de sources écrites, la civilisation nuragique possédait une société riche et impressionnante. Elle fut l’un des principaux producteurs de métaux de la Méditerranée pendant l’âge du bronze. Elle commerçait des métaux avec des cultures de partout, notamment la Grèce mycénienne, la Crète, Chypre et la péninsule Ibérique.
Platon décrit l’Atlantide comme un centre du commerce international. Il décrit des gens venant vers eux du monde entier. Les docks et les ports de l’Atlantide étaient remplis de navires et de marchands.
Cette description correspond sans doute à la Sardaigne de l’âge du bronze. C’était certainement une île connue, fréquentée et importante à l’âge du bronze.
Un empire sarde
Il existe quelques preuves limitées que le peuple nuragique exerçait une forme d’influence sur les territoires voisins. Par exemple, les torre de Corse sont très similaires aux nuraghi sardes, ce qui amène certains chercheurs à spéculer que la Corse faisait partie d’un royaume sarde de l’âge du bronze.
Les talayots de Minorque et de Majorque, à l’ouest de la Sardaigne, présentent également de fortes similitudes avec les nuraghi, ce qui amène certains à suggérer que ces îles étaient elles aussi sous le contrôle du peuple nuragique de Sardaigne.
Une influence culturelle se constate également dans l’Italie péninsulaire. Par exemple, l’un des types d’objets produits par le peuple nuragique était les statuettes de bronze. On en a trouvé dans le sud et le centre de l’Italie.
Puisque Platon décrit l’Atlantide comme dominant plusieurs îles, les preuves d’une diffusion culturelle de la Sardaigne vers la Corse, Minorque et Majorque peuvent être interprétées comme cohérentes avec cela.
Les preuves d’une diffusion culturelle jusqu’au sud et au centre de l’Italie sont interprétées comme cohérentes avec la description de Platon selon laquelle l’Atlantide détenait des parties du continent. Le « continent », selon au moins une version de cette théorie, est simplement l’Italie péninsulaire.
La religion
On sait peu de choses de la religion du peuple nuragique. Cependant, il ressort clairement des traces qu’il a laissées qu’il vénérait le taureau. Diverses statuettes de taureaux ou de créatures mi-homme mi-taureau ont été découvertes.
Il apparaît qu’ils vénéraient le soleil sous la forme d’un taureau. Certaines de leurs tombes mégalithiques furent conçues spécifiquement pour présenter le contour d’une tête de taureau. Il est donc clair que le taureau occupait une place très importante dans leur religion, même si nous n’en connaissons aucun détail.
De façon célèbre, Platon décrit les habitants de l’Atlantide comme pratiquant le culte du taureau. Dans le temple de Poséidon, on dit qu’ils laissaient des taureaux en liberté. Les taureaux étaient chassés et capturés sans armes.
Après cela, les taureaux étaient conduits dans une salle spéciale du temple où se trouvait une colonne sacrée. Les taureaux étaient égorgés au-dessus de la colonne, vraisemblablement en sacrifice à Poséidon.
Bien qu’aucun de ces détails précis ne puisse être rapproché de la Sardaigne, le simple fait que le culte du taureau était présent sur cette île constitue une correspondance notable.
Le lien avec l’Afrique du Nord
Un élément souvent soulevé comme objection aux théories sur l’Atlantide est le fait que Platon dit qu’il y avait des éléphants sur l’Atlantide. Il dit en effet qu’il y en avait « un grand nombre » sur l’île. Si l’on accepte cette affirmation, cela limite considérablement les localisations possibles pouvant être identifiées à l’Atlantide.
Bien entendu, il n’y avait pas d’éléphants dans la Sardaigne de l’âge du bronze. La théorie sarde contourne toutefois cette difficulté en comprenant les descriptions de Platon sur l’Atlantide comme des références à divers endroits différents au sein du royaume atlante dans son ensemble.
Conformément à l’affirmation de Platon selon laquelle l’Atlantide contrôlait des parties de l’Afrique du Nord, la théorie postule que les éléphants de l’Atlantide étaient simplement les éléphants de cette région, notamment ceux de la Tunisie. Selon cette compréhension, il n’y a jamais eu d’éléphants en Sardaigne même.
De même, la référence de Platon aux deux récoltes de l’Atlantide est comprise comme une allusion à la région de la Tunisie. Strabon rapporta que les habitants d’une partie de l’Afrique du Nord récoltaient deux fois par an.
La guerre atlante
Qu’en est-il de la guerre contre les Grecs ? Après tout, c’est là tout l’enjeu de l’histoire de l’Atlantide dans le Timée et le Critias. Existe-t-il des preuves d’une guerre entre le peuple nuragique de Sardaigne et les Grecs mycéniens ?
La réponse brève est non. Cependant, les partisans de cette théorie tendent à insister sur le fait que les Atlantes auraient fait la guerre à plus que la seule Grèce. Le récit de Platon contient en effet les déclarations suivantes :
« Cette puissance immense, réunie en un seul tout, entreprit de soumettre d’un seul coup notre pays [l’Égypte] et le vôtre [la Grèce] et toute la région située à l’intérieur du détroit ; alors, Solon, votre pays brilla de tout son éclat… Et lorsque les autres abandonnèrent [Athènes], contrainte de se défendre seule, après avoir affronté l’extrême danger, elle vainquit les envahisseurs et triompha d’eux, préserva de l’esclavage ceux qui n’étaient pas encore soumis, et libéra généreusement tous les autres d’entre nous qui habitons à l’intérieur des colonnes. »
Par conséquent, la guerre atlante ne fut pas seulement un conflit avec la Grèce. L’Atlantide tenta plutôt de soumettre toute la région située à l’intérieur des colonnes d’Héraclès, l’Égypte comprise. Selon cette théorie, cela désignerait toute la Méditerranée orientale.
Les Peuples de la Mer

Cette théorie reposant sur l’idée que les 9000 « années » étaient en réalité des mois, cela situerait la guerre contre l’Atlantide à l’âge du bronze récent. L’idée d’une guerre entre l’Égypte et une nation venue de l’ouest à l’âge du bronze récent semble trouver une confirmation dans les archives relatives aux Peuples de la Mer.
De l’époque de Ramsès II au début du XIIIe siècle av. J.-C. jusqu’à Ramsès III au XIIe siècle av. J.-C., l’Égypte connut une période troublée durant laquelle elle fut régulièrement attaquée par des pillards venus de la mer. Ces nations sont collectivement connues sous le nom de Peuples de la Mer. L’une des plus importantes d’entre elles était celle des Sherden (aussi rendu par « Shardana »).
En raison de leur nom, de nombreux historiens ont longtemps soutenu que ces pillards venaient de Sardaigne. Cette vue reste populaire, bien qu’elle soit loin de faire l’unanimité. Néanmoins, certains archéologues affirment que les représentations égyptiennes des casques portés par les Sherden correspondent aux casques découverts dans la culture nuragique de Sardaigne.
Traditionnellement, on a compris que les Peuples de la Mer pillèrent également de nombreuses côtes de la Méditerranée orientale pendant cette période, y compris la Grèce elle-même, contribuant peut-être à la chute de la civilisation mycénienne.
Les archives égyptiennes de la guerre contre les Sherden
Une inscription de l’époque de Ramsès II fournit une description des Sherden qu’il est très tentant de relier aux Atlantes. Elle dit :
« Les Sherden indisciplinés, que personne n’avait jamais su combattre, vinrent hardiment naviguer sur leurs navires de guerre depuis le milieu de la mer, nul ne pouvant leur résister. »
La description des Sherden venant « du milieu de la mer » évoque l’Atlantide. Le fait que personne ne pouvait « leur résister » est cohérent avec la puissance de l’empire de l’Atlantide telle que la dépeint le récit de Platon.
Bien entendu, les Sherden ne parvinrent pas à vaincre l’Égypte. Bien qu’ils causèrent des difficultés aux Égyptiens pendant le siècle suivant, Ramsès III les vainquit lors de la célèbre bataille du Delta, qui eut lieu vers 1175 av. J.-C. Il leur permit ensuite de s’installer dans le sud de Canaan. Ainsi, tout comme dans l’histoire de l’Atlantide, le peuple de Sardaigne fut finalement vaincu.
La destruction de l’Atlantide
Quant à la destruction de l’Atlantide, elle repose sur des preuves plus controversées. Elle s’appuie sur la théorie selon laquelle un tsunami frappa la côte sud de la Sardaigne, inondant le Campidano, une plaine de faible altitude. Celui-ci mesure environ 30 kilomètres de large sur 110 kilomètres de long. Il est couvert de grandes quantités de sédiments qui y furent apparemment déposés par l’action de l’eau.
Un nuraghe en particulier, ou tour, attire une attention particulière à cet égard. Prétendument, les archéologues qui l’ont fouillé durent creuser à travers 14 mètres de boue séchée pour le mettre au jour.
Certains théoriciens vont jusqu’à affirmer que ce tsunami hypothétique fut causé par une comète qui s’écrasa dans la Méditerranée. Pour une raison difficile à déterminer, ce tsunami hypothétique est daté du XIIe siècle av. J.-C. La seule base évidente pour cette date est que de nombreux nuraghe furent abandonnés vers 1150 av. J.-C., ce qui est sans doute cohérent avec l’idée que la civilisation subit alors un revers majeur.
Objections à cette théorie
Sans aucun doute, cette théorie est bien meilleure que beaucoup d’autres théories sur l’Atlantide. Pourtant, malgré les preuves apparemment solides en sa faveur, elle présente de sérieux problèmes.
L’absence du banc de vase
Un problème est que cette théorie ne peut offrir aucune explication raisonnable au fait que la « mer Atlantique » n’était plus navigable. Inutile de le dire, la mer autour de la Sardaigne est parfaitement navigable.
Si l’on interprétait la mer Atlantique comme étant simplement la mer au nord du massif de l’Atlas, cela serait incompatible avec le récit de Platon affirmant que la mer Atlantique n’était plus navigable à cause d’un banc de vase en obstruant le passage, causé par l’affaissement de l’île.
La question de la géographie
Cette théorie affirme que la description du domaine de l’Atlantide par Platon correspond parfaitement à la Sardaigne et à la région environnante lorsque les colonnes d’Héraclès sont placées au détroit de Messine. En réalité, ce n’est pas le cas.
Comme nous l’avons vu plus haut, la description fondamentale du domaine de l’Atlantide est que l’Atlantide :
« exerçait sa domination sur toute l’île et sur plusieurs autres, et sur des parties du continent, et, de plus, les hommes de l’Atlantide avaient soumis les parties de la Libye situées dans les colonnes d’Héraclès jusqu’en Égypte, et celles de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. »
Le problème est que « l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie » se trouverait à l’extérieur des colonnes d’Héraclès selon cette théorie. La suggestion évoquée plus haut, selon laquelle seule « la Libye jusqu’en Égypte » serait située à l’intérieur des colonnes d’Héraclès, ne fonctionne pas, car la référence à la Libye comme celle à l’Europe sont toutes deux précédées de « de plus ».
Cela signifie que ces parties de la Libye et de l’Europe étaient toutes deux distinctes des « parties du continent » que l’Atlantide détenait. Or, selon la géographie de cette théorie, « l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie » devrait être incluse dans cette référence aux « parties du continent ».
D’un autre côté, si nous traduisons « de plus » par « concernant ces », alors il faudrait interpréter à la fois la référence à la Libye et la référence à l’Europe comme étant les « parties du continent » qui entouraient la mer où se trouvait l’Atlantide. Or, la Libye jusqu’en Égypte s’étend évidemment bien au-delà du détroit de Messine, et donc bien au-delà de la mer dans laquelle l’Atlantide était située selon cette théorie.
Le récit de Platon oppose également la mer située à l’intérieur des colonnes d’Héraclès à la « véritable mer » entourée par le continent, qualifiant la première de simple « port » en comparaison. Selon cette théorie, il s’agirait de la Méditerranée orientale opposée à la Méditerranée occidentale. Or, la Méditerranée orientale n’est nullement un simple port par rapport à sa contrepartie occidentale, selon aucune interprétation raisonnable.
Par conséquent, cette théorie n’est tout simplement pas cohérente avec la description fournie par Platon concernant la géographie de l’Atlantide et de son domaine.
L’absent temple de Poséidon

Dans le récit de Platon, le temple de Poséidon reçoit une attention considérable. Il aurait été un temple dédié au dieu principal des Atlantes, et il comportait des statues impressionnantes, plus grandes que nature. Pourtant, il n’existe aucune trace de tout cela dans la civilisation nuragique de Sardaigne.
S’il est vrai que le peuple nuragique vénérait le taureau, cela ne constitue pas en soi un lien fort, car le culte du taureau était répandu dans toute la Méditerranée.
Une guerre totalement différente
Qu’en est-il de l’argument selon lequel la guerre contre l’Atlantide peut être associée à la guerre contre les Peuples de la Mer ? Si cela peut sembler séduisant de prime abord, cette identification pose de sérieux problèmes.
Des problèmes chronologiques
D’abord, la chronologie ne correspond pas tout à fait. Cette théorie repose sur l’interprétation des « 9000 ans » comme des mois, ce qui équivaudrait à 750 ans. Depuis l’époque de Solon en 590 av. J.-C., cela nous ramènerait à environ 1340 av. J.-C. Selon les arguments avancés par cette théorie, c’est à ce moment que la guerre contre l’Atlantide aurait dû se dérouler.
Pourtant, il n’existe aucune mention des Sherden, ni d’aucun autre Peuple de la Mer, harcelant l’Égypte à une époque si ancienne. Il est possible que les Sherden soient mentionnés dans trois des lettres d’Amarna, mais ils n’y figurent pas comme attaquants.
Ils apparaissent comme agresseurs au plus tôt vers 1280 av. J.-C., et le demeurent jusqu’à leur défaite face à Ramsès III presque exactement un siècle plus tard. Bien que l’écart ne soit pas énorme, la date estimée de la guerre fondée sur l’interprétation du récit de Platon par cette théorie ne correspond pas étroitement à ces faits historiques.
Des alliances avec les Grecs
Un problème plus sérieux encore pour identifier la guerre atlante à l’attaque des Peuples de la Mer est que les Grecs eux aussi semblent avoir fait partie des Peuples de la Mer. Par exemple, lors de la bataille du Delta, les Denyen apparaissent aux côtés des Sherden. Les Denyen sont généralement identifiés aux Danaens, l’un des noms des Grecs.
Il est également possible que le peuple nommé Ekwesh constituât un autre groupe de Grecs, mentionné aux côtés des Sherden dans certaines des références antérieures aux Peuples de la Mer.
Dans tous les cas, les preuves semblent claires : les Sherden attaquèrent l’Égypte avec les Grecs. Or, dans le récit de Platon sur l’Atlantide, les Grecs et les Égyptiens étaient du même côté, combattant contre l’Atlantide. Voilà une différence fondamentale entre les deux scénarios. Contrairement à la suggestion répandue, il n’existe aucune base à l’idée que les Peuples de la Mer contribuèrent à la chute de la civilisation mycénienne.
Un vainqueur différent
Une autre différence fondamentale entre les deux scénarios est la question du vainqueur. Selon le récit de Platon sur l’Atlantide, le vainqueur fut la Grèce. En effet, le prêtre égyptien du récit de Platon dit à Solon qu’Athènes parvint à vaincre l’Atlantide « après que les autres l’eurent abandonnée » — c’est-à-dire après que les autres nations situées à l’intérieur des colonnes d’Héraclès eurent déjà cessé de combattre.
En parfait contraste avec la victoire d’Athènes seule contre l’Atlantide, les Peuples de la Mer (y compris les Sherden) furent vaincus par les Égyptiens lors de la bataille du Delta.
En réalité donc, la guerre légendaire contre l’Atlantide et la guerre historique contre les Peuples de la Mer ne partagent aucune similitude notable. Cette supposée connexion étant écartée, il ne reste aucune preuve à l’appui de la guerre atlante dans le cadre de la théorie sarde.
Le tsunami inexistant
Enfin, qu’en est-il de l’idée selon laquelle la Sardaigne fut frappée depuis le sud par un tsunami massif, ce qui aurait donné naissance à la légende de l’Atlantide engloutie dans les profondeurs de la mer ?
Les preuves supposées de cela ont été largement rejetées par la communauté scientifique. Précisons-le : il existe des preuves de dépôts sédimentaires dans le Campidano qui y furent manifestement déposés par l’action de l’eau. Cependant, cela ne signifie pas qu’un tsunami s’y soit produit.
Un article scientifique de 2002 évoquait les 600 mètres de sédiments « fluvio-deltaïques » qui y furent déposés. Cette expression, « fluvio-deltaïque », se réfère au delta d’un fleuve. Le Campidano étant une plaine proche de la mer, il n’est pas surprenant qu’il ait connu des dépôts sédimentaires apportés par des fleuves se jetant dans la mer. La date du dépôt de cette grande quantité de sédiments est citée comme étant d’environ 2 millions d’années, bien avant toute connexion possible avec l’Atlantide.
Quant au nuraghe qui aurait prétendument été trouvé sous une couche immense de boue séchée, les preuves archéologiques réfutent totalement la notion selon laquelle cela aurait été causé par un tremblement de terre. En réalité, les données archéologiques montrent une succession de diverses couches d’activité humaine sur toute la profondeur de cette « boue », comprenant une activité datée du Moyen Âge, de l’époque impériale romaine, de la République romaine, de la période phénicienne et de la période nuragique récente.
Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet ; cette « boue » s’est déposée sur une période de bien plus de 1000 ans et résultait des processus normaux par lesquels les structures finissent recouvertes de terre.
Conclusions
Tout bien considéré, il est clair que cette théorie concernant la Sardaigne est bien meilleure que bien d’autres théories sur l’Atlantide. Elle met en jeu une île qui fut réellement le centre d’une riche civilisation navale à vaste rayonnement à l’âge du bronze. Pourtant, lorsque l’on examine les preuves de près, une grande partie d’entre elles ne fonctionne tout simplement pas. En particulier, il n’existe aucune preuve d’une guerre entre les Sardes et les Grecs, pas plus qu’il n’existe de preuve que la Sardaigne ait subi une quelconque inondation notable, malgré les affirmations des partisans de cette théorie. En réalité, si cette théorie correspond au profil de l’Atlantide de manière très générale, elle ne présente aucune correspondance précise qui justifierait de relier les deux.
Sources
Emanual, Jeffrey, Sherden from the Sea: The Arrival, Integration, and Acculturation of a Sea People, 2013
https://pierluigimontalbano.blogspot.com/2014/04/uno-tsunami-cancello-la-civilta-nuragica.html
https://www.theoi.com/Pontios/Skylla.html
https://www.theoi.com/Pontios/Kharybdis.html
https://sourcebooks.fordham.edu/ancient/anc-nafrica.asp
https://bmcr.brynmawr.edu/2020/2020.04.15/
https://atlantipedia.ie/samples/strait-of-messina/
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