Tartessos, en Espagne, était-elle la véritable Atlantide ?
Par Caleb Howells
Une théorie populaire concernant l’Atlantide l’associe à Tartessos, un lieu semi-légendaire de la mythologie grecque en son propre droit. Cependant, Tartessos était définitivement un lieu réel, et divers détails concernant sa réputation légendaire ainsi que la géographie de son site dans le monde réel ont conduit un certain nombre de chercheurs à l’identifier comme étant l’Atlantide. Quelles sont les preuves avancées à l’appui de cette théorie, et a-t-elle réellement un sens ?

Qu’était Tartessos ?
Tartessos est un lieu mentionné dans divers textes grecs au fil des siècles. Il semble qu’il ait été mentionné pour la première fois par Stésichore, un écrivain grec du VIe siècle av. J.-C. Le terme « Tartessos » était en réalité utilisé tantôt pour désigner un fleuve, tantôt une ville, tantôt une région. Mais dans tous les cas, ces usages renvoyaient au même lieu général.
D’après la référence qu’y fait Stésichore, il apparaît que Tartessos était un lieu situé dans ce qui est aujourd’hui l’Espagne. Hérodote, autre écrivain ancien notable qui le mentionne, le situe « au-delà des Colonnes d’Héraclès ». Dans les écrits d’Hérodote, ces colonnes étaient assurément placées au détroit de Gibraltar (nous le voyons, par exemple, dans son récit de la circumnavigation de l’Afrique par les Phéniciens).
Les sources grecques ultérieures s’accordent unanimement à dire que Tartessos se trouvait en Espagne, juste au-delà du détroit de Gibraltar. Elle était surtout célèbre comme ville commerciale riche. C’était une source de métaux précieux. De ce fait, des nations de toute la Méditerranée y envoyaient des marchands pour s’y procurer ces métaux.
Les savants s’accordent à dire que Tartessos se trouvait dans la région d’Andalousie, à l’embouchure du fleuve Guadalquivir. C’est dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Espagne.
Tarsis dans la Bible
Le lieu appelé Tartessos dans les sources grecques est également considéré par la plupart des savants comme identique à un lieu appelé Tarsis dans la Bible. En fait, Tarsis est également mentionné dans certaines sources non bibliques du Moyen-Orient, notamment dans certains textes assyriens.
Le nom de Tarsis apparaît pour la première fois dans la Bible comme le nom d’un individu dans la Genèse. Il est l’un des fils de Javan, fils de Japhet, fils de Noé. Les noms figurant dans cette partie de la Genèse sont les ancêtres des nations. Les fils de Javan sont principalement les ancêtres des Grecs et d’autres peuples de la Méditerranée. Que Tarsis soit un lieu situé en Espagne serait cohérent avec cela.
D’autres textes bibliques montrent que se rendre à Tarsis exigeait de naviguer en haute mer vers l’ouest. Tarsis est mentionné de manière notable en lien avec le roi Salomon (v. 1000 av. J.-C.) comme un lieu d’où il se procurait des quantités considérables d’argent.
La Bible continue de mentionner Tarsis comme une source importante d’argent jusqu’à la chute partielle de Tyr devant Nabuchodonosor au début du VIe siècle av. J.-C.
Les références bibliques à Tarsis correspondent aux descriptions grecques de Tartessos comme une ville commerciale importante de l’ouest. La période durant laquelle Tarsis est mentionné, d’environ 1000 av. J.-C. au VIe siècle av. J.-C., correspond également étroitement aux descriptions grecques de Tartessos. Par conséquent, Tarsis et Tartessos étaient presque certainement le même lieu. Cela élargit le corpus de preuves potentielles que les théoriciens peuvent utiliser pour argumenter que Tartessos était la véritable Atlantide.
Les arguments en faveur de l’identification de Tartessos à l’Atlantide
Quelles sont exactement les preuves avancées par la théorie selon laquelle Tartessos peut être identifié comme l’Atlantide ? Il s’agit d’une théorie assez développée, qui mobilise une grande variété de preuves et qui tente de correspondre non seulement au profil général de l’Atlantide, mais aussi aux détails précis de la description de Platon.
Les arguments géographiques
Pour commencer, les partisans de cette théorie soutiennent que Tartessos se trouve exactement au bon endroit pour être l’Atlantide. Platon, fameusement, situe l’Atlantide « devant les Colonnes d’Héraclès ». Ceci est presque universellement interprété comme signifiant qu’elle se trouvait au-delà de ces colonnes.
L’emplacement le plus couramment désigné par le terme « Colonnes d’Héraclès » était le détroit de Gibraltar. En général, les Grecs considéraient qu’il y avait une colonne de chaque côté de ce détroit. Si l’Atlantide se trouvait au-delà de ces colonnes, cela signifie qu’elle était à l’extérieur de la Méditerranée.
En réalité, le terme « Colonnes d’Héraclès » était parfois utilisé pour désigner d’autres lieux. Cependant, la conclusion selon laquelle Platon l’employait ici pour désigner le détroit de Gibraltar semble confirmée par le fait que Platon présente le prêtre égyptien racontant l’histoire de l’Atlantide en ces termes :
« Les hommes de l’Atlantide avaient soumis les parties de la Libye situées dans les Colonnes d’Héraclès jusqu’en Égypte, et celles de l’Europe jusqu’en Tyrrhénie. »
Cela semble confirmer que les Colonnes d’Héraclès se trouvaient à l’ouest de l’Égypte et que les côtes de la Libye comme celles de l’Europe étaient « à l’intérieur » de celles-ci. Sur la base de cet argument, les partisans de cette théorie soutiennent que Platon ne pouvait faire référence qu’au détroit de Gibraltar, l’entrée de la Méditerranée.
La mer Atlantique
Un élément qui vient appuyer cela est le fait que le récit de Platon indique également que l’Atlantide se trouvait dans la mer Atlantique. Traditionnellement, cette expression a été interprétée comme désignant l’océan Atlantique, et elle a généralement été traduite ainsi.
Cela s’accorde parfaitement avec l’interprétation selon laquelle l’Atlantide se trouvait au-delà des Colonnes d’Héraclès au détroit de Gibraltar. Puisque l’océan Atlantique semble être la seule étendue d’eau que l’on sait avoir été définitivement appelée « Atlantique » par les Grecs anciens, cela semble constituer un argument très solide en faveur du fait que l’Atlantide se trouvait réellement à l’extérieur de la Méditerranée, quelque part dans la mer Atlantique.

Devant les Colonnes d’Héraclès
Bien entendu, Tartessos se trouvait en Espagne, et non au milieu de l’océan Atlantique. Comment cela est-il alors cohérent avec la théorie ? Notons que le récit de Platon situe l’Atlantide « devant les Colonnes d’Héraclès », en employant le mot grec « pro ». Cela suggère une proximité relative. L’Atlantide ne se trouvait pas bien au-delà des Colonnes d’Héraclès, comme certains l’ont imaginé, mais juste devant elles.
Sur la base de ce détail, on argue que Tartessos correspond parfaitement. Elle se trouve en effet juste à l’extérieur du détroit de Gibraltar. Hérodote lui-même la décrivit en employant précisément cette expression. Sans être au milieu de l’océan Atlantique, elle se trouve juste à côté des eaux de cet océan. Toute puissance navale venant de Tartessos et entrant en Méditerranée serait effectivement décrite comme « venant de la mer Atlantique », comme l’écrit Platon.
Pas une île ?
Qu’en est-il du fait que Tartessos n’était pas réellement une île ? Après tout, Platon appelle à plusieurs reprises l’Atlantide une île. Pour répondre à ce problème apparent, les partisans de cette théorie soulignent le fait que le mot employé par Platon, « nesos », était parfois utilisé dans un sens plus large que celui, simple, d’« île ».
De façon cruciale, on sait que ce mot était également employé au sens de « péninsule », du moins avant l’époque d’Hérodote. Par exemple, le nom du Péloponnèse signifie « île de Pélops ». Le Péloponnèse, bien sûr, n’a jamais été une véritable île. C’est une péninsule. Cela montre que le terme « nesos » pouvait parfois s’appliquer à une péninsule plutôt qu’à une véritable île.
La forme la plus développée de cette théorie de Tartessos soutient que le récit de Platon était une description de la péninsule Ibérique dans son ensemble. Cette péninsule tout entière aurait donc été la « nesos » de l’Atlantide chez Platon.
Plus grande que la Libye et l’Asie réunies
Une autre description géographique notable du récit de Platon est l’affirmation suivante :
« L’île était plus grande que la Libye et l’Asie réunies. »
En se rappelant que le mot traduit par « île » peut signifier « péninsule », les partisans de cette théorie soutiennent parfois que la description de Platon découle du fait que la péninsule Ibérique est réellement très vaste. Selon cet argument, la référence à l’Asie dans cette phrase n’est en réalité qu’une référence à l’Asie Mineure. C’est d’ailleurs ainsi que les savants la comprennent généralement.
La référence à la Libye, quant à elle, est comprise comme désignant une partie de l’Afrique du Nord beaucoup plus petite qu’on ne l’imagine communément. Dans les plus anciennes références égyptiennes à la Libye, le terme désigne les peuples immédiatement à l’ouest de l’Égypte. Rien n’indique qu’il désignait une zone exceptionnellement étendue. Même les Grecs ultérieurs utilisaient parfois « Libye » pour désigner la région située entre l’Égypte et la Cyrénaïque plutôt que l’Afrique du Nord dans son ensemble.
Cela étant dit, cela ne correspond toujours pas à la péninsule Ibérique, laquelle est en réalité plus petite que la seule Asie Mineure. C’est toutefois suffisamment proche pour que, aux yeux de certains chercheurs, cela puisse être mis au compte d’une exagération raisonnable de la part des Égyptiens.
Plus grande au sens de plus puissante
Un autre argument avancé par les partisans de cette théorie est que le récit de Platon faisait en réalité référence à la grandeur de l’Atlantide en un autre sens, et non à sa taille géographique. Après tout, Platon employa bien le mot « meizon », qui peut simplement signifier « plus grande » en n’importe quel sens.
Puisque les Libyens et les Asiatiques étaient les deux ennemis traditionnels des Égyptiens, il aurait été tout à fait logique que les Égyptiens décrivent la grandeur de l’Atlantide en disant qu’elle était plus grande que la Libye et l’Asie réunies.
Selon cette compréhension, la taille physique de la péninsule Ibérique est sans importance.
La véritable mer
La partie suivante de la description de Platon exige également une explication :
« [L’Atlantide] était le chemin vers d’autres îles, et de celles-ci on pouvait passer à tout le continent opposé qui entourait la véritable mer ; car cette mer qui se trouve à l’intérieur des Colonnes d’Héraclès n’est qu’un port, à l’entrée étroite, tandis que l’autre est une véritable mer. »
Selon cette théorie, la mer qui se trouve à l’intérieur des Colonnes d’Héraclès (c’est-à-dire des Colonnes d’Héraclès) est la mer Méditerranée. Elle est comme un simple port comparée à l’océan Atlantique, qui est la « véritable mer » mentionnée ici.
Qu’est-ce alors que le « continent opposé » ? Il pourrait s’agir des Amériques, qui forment effectivement une limite autour d’au moins une partie de l’océan Atlantique. Cependant, rien n’indique que les Grecs aient jamais connu les Amériques. Ce « continent opposé » a fort bien pu être une construction mythologique.
Qu’en est-il du fait que l’Atlantide était « le chemin vers d’autres îles » ? Eh bien, depuis Tartessos ou la péninsule Ibérique en général, on pouvait naviguer vers les îles Canaries, que les Phéniciens et les Grecs sont connus pour avoir visitées. On pouvait également se rendre en Bretagne et en Irlande, qui furent aussi visitées par des nations méditerranéennes au moins dès l’âge du Bronze.
La datation de la guerre contre l’Atlantide
En ce qui concerne l’âge du Bronze, considérons maintenant comment cette théorie rend compte de la chronologie fournie par Platon. Fameusement, il décrit le prêtre égyptien s’adressant à Solon comme situant l’Atlantide 9000 ans dans le passé. Cela correspondrait à 11 600 av. J.-C.

Les partisans de cette théorie soutiennent que cette chronologie a été dramatiquement exagérée. Cela se fait généralement en l’interprétant à la lumière de certaines affirmations de Grecs anciens selon lesquelles les Égyptiens désignaient les mois comme des « années ». Cela signifierait que les « 9000 ans » du récit de Platon correspondaient en réalité à une période de 750 ans. En comptant à rebours depuis la visite de Solon en Égypte vers 590 av. J.-C., on parviendrait à 1340 av. J.-C.
Les rois d’Athènes
Un autre argument est utilisé pour appuyer une datation de l’Atlantide à l’âge du Bronze récent. Cet argument concerne les rois d’Athènes. Platon explique ce qui suit au sujet des prêtres égyptiens :
« Les prêtres, dans leur récit de cette guerre, mentionnèrent la plupart des noms qui sont consignés avant l’époque de Thésée, tels que Cécrops, Érechthée, Érichthonios et Érysichthon. »
Thésée était un roi légendaire d’Athènes qui régna à la génération précédant la guerre de Troie. À la lumière de la date traditionnelle de la guerre de Troie, cela situerait Thésée vers 1200 av. J.-C. Selon la Chronique de Paros, Cécrops vécut au XVIe siècle av. J.-C. Les trois autres noms situés entre Cécrops et Thésée furent des souverains d’Athènes dans les générations immédiatement postérieures à Cécrops.
Sur cette base, on argumente que la guerre entre les Grecs et l’Atlantide eut lieu vers la fin de l’âge du Bronze récent, et au XIIIe siècle av. J.-C. en particulier.
Les Peuples de la Mer
Sur cette base, les partisans de la théorie de Tartessos ont relié la guerre légendaire entre l’Atlantide et la Grèce aux sources égyptiennes concernant les Peuples de la Mer. Après tout, la guerre contre l’Atlantide n’impliqua pas seulement les Grecs. Platon nous dit clairement qu’il s’agissait d’une guerre qui impliqua aussi les Égyptiens. En réalité, ce fut une guerre contre toute la région située à l’intérieur de la Méditerranée.
Les Peuples de la Mer, quant à eux, apparaissent dans les sources égyptiennes du début du XIIIe au début du XIIe siècle av. J.-C. On les voit avoir attaqué des parties de la Syrie et de Canaan, et même l’Égypte elle-même. Ils harcelèrent l’Égypte par intermittence pendant environ un siècle, avant d’être finalement vaincus de manière décisive par les Égyptiens à la bataille du Delta vers 1180 av. J.-C. par Ramsès III.
En quoi cela correspond à l’Atlantide
Il faut admettre que rien dans les sources égyptiennes sur les Peuples de la Mer n’indique qu’ils venaient de la région de Tartessos. Cependant, l’un des plus importants des Peuples de la Mer était appelé « Shardanes ». Une interprétation courante, soutenue par certains savants, est que ces Shardanes étaient les habitants de la Sardaigne.
La Sardaigne est l’une des plus grandes îles de la Méditerranée, et elle se trouve juste à l’ouest de l’Italie. Rappelons que, dans sa description de la guerre de l’Atlantide contre les nations de la Méditerranée, Platon explique que les hommes de l’Atlantide avaient réussi à « soumettre les parties de la Libye situées dans les Colonnes d’Héraclès jusqu’en Égypte, et celles de l’Europe jusqu’en Tyrrhénie ».
Depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à la Tyrrhénie dans le nord-ouest de l’Italie, cela engloberait logiquement la Sardaigne. Par conséquent, l’argument est que les Shardanes mentionnés dans les textes sur les Peuples de la Mer étaient des troupes venues de Sardaigne, laquelle avait déjà été subjuguée par Tartessos.
La civilisation navale de Tartessos
Une autre exigence majeure pour qu’un candidat à l’identité de l’Atlantide soit pris au sérieux est qu’il ait été le centre d’une civilisation majeure. Platon décrivit les temples impressionnants, les maisons, les statues, les aqueducs et autres constructions de l’Atlantide. Elle est décrite comme un « grand empire » et comme étant très riche.
Non seulement cela, mais elle était aussi un centre du commerce international. Remarquons comment Platon la décrit :
« Toute la région était densément couverte d’habitations ; et le canal ainsi que le plus grand des ports étaient remplis de navires et de marchands venus de toutes parts. »
Il écrivit en outre :
« En raison de la grandeur de leur empire, beaucoup de choses leur parvenaient de pays étrangers. »
Sans aucun doute, cela correspond à ce que les auteurs grecs écrivirent sur Tartessos, et cela correspond aussi à ce que les auteurs bibliques écrivirent sur Tarsis. Comme nous l’avons vu, c’était une source majeure de métaux précieux, vers laquelle des marchands venus de lieux éloignés se rendaient régulièrement.
Les preuves archéologiques
Le fait que Tartessos fut réellement la source d’une grande partie du métal précieux utilisé par les nations méditerranéennes est corroboré par des preuves archéologiques provenant d’Israël. Un nombre impressionnant de trésors d’argent datant de l’époque de Salomon, v. 1000 av. J.-C., a été trouvé en Israël.
Des analyses chimiques de ces trésors d’argent ont montré que la plupart, sinon la totalité, de cet argent provenait soit de Sardaigne, soit d’Espagne. Cela corrobore fortement les preuves littéraires selon lesquelles Tarsis était l’Espagne et que l’argent de Salomon provenait de cette région.
Par conséquent, nous pouvons voir qu’il existe véritablement de bonnes raisons de croire que Tartessos, en Espagne, fut réellement une source importante de métaux précieux pour des nations situées même aussi loin qu’à l’autre bout de la Méditerranée.
La grande plaine
Un élément important de l’Atlantide qui reçoit beaucoup d’attention dans le récit de Platon est la grande plaine. Elle aurait été située au milieu de l’île. Elle était tournée vers le sud et protégée du nord par de grandes montagnes.
En fait, un détail souvent négligé est que la plaine aurait été « entourée » de montagnes, bien que les montagnes au nord retiennent une attention particulière parce qu’elles protégeaient la plaine des vents notables du nord.
Cette grande plaine occupe une place proéminente dans le récit parce qu’elle était immense, extrêmement fertile et donc importante pour l’île, et qu’elle fit l’objet de vastes travaux agricoles. Platon précise également qu’elle avait une forme oblongue, et il en donne les mesures exactes.
Selon les partisans de la théorie de Tartessos, cette grande plaine correspond à la dépression Bétique, la principale plaine vallée qui s’étend à travers l’Andalousie. Elle est effectivement entourée de montagnes sur trois côtés, l’extrémité ouverte donnant sur la côte.

La métropole circulaire
De loin la partie la plus célèbre de l’Atlantide est la métropole circulaire. Platon décrit comment, sur l’île de l’Atlantide, se trouvait une petite colline à environ 50 stades de la mer. Poséidon creusa plusieurs cercles concentriques dans la terre et fit en sorte qu’ils se remplissent d’eau de mer. Dans cette région de l’île, la métropole, une cité florissante fut bâtie.
Les partisans de la théorie de Tartessos soutiennent que des descriptions similaires se trouvent dans la littérature gréco-romaine concernant l’Ibérie, ce qui appuierait la conclusion que l’Atlantide se trouvait dans cette région.
Le cercle royal de sièges de Pindare
La principale preuve en ce sens provient de Pindare, qui écrivit au début du Ve siècle av. J.-C. Remarquons le passage suivant :
« Pélée… épousa l’une des Néréides assises sur un trône élevé, et vit le beau cercle de sièges où siégeaient les seigneurs du ciel et de la mer, tandis qu’ils lui faisaient des dons et révélaient la future puissance de sa race. Au-delà de Gadira, vers les ténèbres de l’ouest, il n’y a pas de passage. »
Remarquons la référence aux seigneurs du ciel et de la mer siégeant dans un « beau cercle de sièges ». Dans la phrase suivante, Gadira est mentionnée. Il s’agit de l’actuelle Cadix. Cela pointerait soi-disant vers une résidence royale circulaire légendaire dans la région de Cadix, ce qui correspond plus ou moins à l’emplacement de Tartessos.
La destruction de l’Atlantide à Tartessos
Une autre partie cruciale de l’histoire de l’Atlantide est le fait qu’elle fut soudainement détruite en un jour et une nuit, disparaissant dans la mer lors d’un événement dramatique impliquant des séismes et des inondations. Les partisans de la théorie de Tartessos soulignent que cette description s’accorde bien avec l’idée d’un séisme en mer provoquant un tsunami ( lesquels surviennent généralement en plusieurs vagues, ce qui rend compte des références de Platon à des inondations, au pluriel).
En l’an 1755, la ville portugaise de Lisbonne fut frappée par un séisme dévastateur et le tsunami qui en résulta. Cependant, cet événement célèbre n’affecta pas seulement Lisbonne. Le tsunami frappa également une grande partie de la côte espagnole, en particulier la région d’Andalousie. Cadix figura parmi les villes endommagées par celui-ci.
Les partisans de cette théorie soutiennent qu’un événement similaire a pu se produire à l’âge du Bronze récent, donnant naissance à la légende de l’Atlantide engloutie sous la mer.
Les objections à cette théorie
Malgré le degré de développement de cette théorie et la popularité qu’elle a acquise, il existe une abondance de sophismes logiques et de faiblesses dans toutes les preuves utilisées à son appui.
Les problèmes géographiques
Premièrement, confrontons-nous aux problèmes géographiques évidents de cette théorie. Rappelons l’argument selon lequel le mot « nesos » ne signifiait pas à l’origine « île », mais pouvait aussi être employé au sens de « péninsule ». Bien que les preuves en ce sens soient solides, cet argument repose sur la conclusion que la péninsule Ibérique dans son ensemble était la « nesos » de l’Atlantide.
Le problème clé est que cela signifierait que l’Atlantide ne se trouvait pas au-delà des Colonnes d’Héraclès. En réalité, cela signifierait que les Colonnes d’Héraclès se trouvaient à mi-chemin de la nesos, ou péninsule, de l’Atlantide elle-même. En d’autres termes, les Colonnes d’Héraclès auraient fait partie de l’Atlantide, ce que Platon ne décrit jamais.
Platon dit clairement que l’île de l’Atlantide se trouvait devant les Colonnes d’Héraclès. Interpréter le mot « nesos » comme une référence à la péninsule Ibérique ne rend pas compte de cette description, puisque l’Ibérie ne peut en aucun cas être décrite comme se trouvant « devant » le détroit de Gibraltar.
Un autre problème important est que cette théorie interprète la « véritable mer » comme étant l’océan Atlantique, et le continent opposé qui entoure cette mer comme étant les Amériques. Or, l’Atlantide aurait régné sur des parties de ce continent.
De façon cruciale, il n’existe aucune preuve que la civilisation centrée sur Tartessos (ni aucune autre civilisation de l’âge du Bronze en Ibérie) ait jamais régné sur quelque partie des Amériques que ce soit.
La civilisation tartessienne
Un problème encore plus fondamental avec cette théorie est le fait que la civilisation centrée sur Tartessos ne peut tout simplement pas être à l’origine de l’Atlantide pour des raisons chronologiques. Comme nous l’avons vu plus haut, la Bible comme les sources grecques s’accordent à dire que Tartessos fut une civilisation notable d’environ le XIe siècle av. J.-C. jusqu’au VIe siècle av. J.-C.
Bien que cela précède Platon, cela ne rend pas compte des autres arguments utilisés au sein de cette théorie. Celle-ci dépend de l’interprétation de la référence de Platon à 9000 ans comme une erreur pour 750 ans, ce qui situerait les événements en plein milieu de l’âge du Bronze récent.
La civilisation tartessienne n’était même pas encore apparue avant après la fin de l’âge du Bronze récent. Elle émergea après que la civilisation mycénienne en Grèce était déjà tombée. Elle émergea après que les Peuples de la Mer avaient déjà été vaincus par les Égyptiens.
Bien entendu, la question de savoir quand elle apparut n’est même pas le problème le plus important. Cette civilisation continua d’exister jusqu’à environ l’époque de Solon lui-même. Elle ne peut manifestement pas être à l’origine d’une légende concernant une civilisation depuis longtemps disparue qui était déjà ancienne du temps de Solon.
Le problème des Peuples de la Mer

Puisque nous parlons des Peuples de la Mer, l’argument concernant leur lien avec cette théorie ne fonctionne pas non plus, même isolément de la civilisation tartessienne. Considérons un instant la question de la chronologie.
Cette théorie postule que le chiffre de 9000 ans donné par Platon devrait en réalité être de 750 ans. Puisque Solon visita l’Égypte vers 590 av. J.-C., cela situerait la guerre contre l’Atlantide vers 1340 av. J.-C. En revanche, les Peuples de la Mer apparaissent pour la première fois dans les sources égyptiennes vers 1280 av. J.-C., plus d’un demi-siècle plus tard, et ils ne furent vaincus que vers 1175 av. J.-C.
Outre le fait que la chronologie ne correspond pas, les vainqueurs des deux guerres ne correspondent pas non plus. L’Atlantide aurait été vaincue par les Grecs. Les Peuples de la Mer, en revanche, furent vaincus par les Égyptiens. Le récit de Platon note spécifiquement que les Égyptiens, ainsi que tous les autres acteurs de la guerre à l’exception des Athéniens, étaient déjà tombés aux mains des Atlantes. Par conséquent, la guerre contre les Peuples de la Mer ne correspond définitivement pas à la guerre contre l’Atlantide.
Un point de dissemblance supplémentaire est le fait que l’un des Peuples de la Mer était une nation connue sous le nom de Denyen. De nombreux savants les ont identifiés comme les Grecs (notons la ressemblance avec l’ethnonyme grec « Danaens »). Cela signifie que les Grecs combattaient contre l’Égypte aux côtés des autres Peuples de la Mer. C’est assurément l’exact opposé du point central de la légende de l’Atlantide.
Le problème de la grande plaine
S’il est vrai qu’il existe une grande plaine en Andalousie, elle ne correspond pas à ce que Platon décrivit. Platon donne les mesures de la plaine comme étant de 3000 stades sur 2000 stades. La dépression Bétique ne correspond pas à ces mesures. Même si nous supposons que « stades » soit une erreur pour une autre unité de mesure, les proportions de la plaine ne correspondent toujours pas à celles de la plaine atlante.
La plaine de l’Atlantide est décrite comme étant oblongue avec un rapport de 3:2. La dépression Bétique, en revanche, est beaucoup plus longue que large. En outre, plusieurs fleuves auraient traversé la grande plaine de l’Atlantide, alors qu’un seul fleuve, le Guadalquivir, traverse la dépression Bétique.
La métropole inexistante
Un autre problème majeur de cette théorie est qu’il n’existe tout simplement aucune preuve, quelle qu’elle soit, d’une quelconque métropole circulaire à Tartessos. Il n’existe aucune preuve archéologique d’une telle cité ou d’un tel établissement, ni aucune tradition d’un tel lieu à Tartessos ou Tarsis dans les sources grecques ou bibliques.
La meilleure preuve que cette théorie puisse fournir est la référence de Pindare aux « seigneurs du ciel et de la mer » siégeant dans un cercle de sièges, lequel se trouverait soi-disant près de Cadix.
En réalité, le contexte du passage est entièrement centré sur la Grèce. L’homme qui aurait épousé une nymphe et vu ce cercle de sièges est Pélée, le père d’Achille. Son épouse, comme nous le savons par de nombreuses autres sources, était la nymphe Thétis. En fait, ce mariage n’est pas un événement obscur de la mythologie grecque. C’est le prélude au jugement de Pâris, qui mena directement à la guerre de Troie.
Le festin de mariage de Pélée et Thétis réunit les dieux de l’Olympe. Ce sont évidemment les « seigneurs du ciel et de la mer » mentionnés par Pindare. Pindare dit que ces seigneurs firent des dons à Pélée lors de son mariage avec la nymphe, et c’est exactement ce que les autres sources présentent les dieux olympiens comme faisant pour Pélée lors de son mariage avec Thétis.
Alors, où vivaient les dieux olympiens ? Fameusement, on les considérait comme vivant sur le mont Olympe en Grèce, et non près de Gadira. Ou bien, si la référence de Pindare à un cercle de sièges désigne le lieu où se tint le festin de mariage, les autres sources grecques situent clairement celui-ci au mont Pélion en Thessalie.
Alors, pourquoi Pindare mentionna-t-il Gadira juste après sa référence au mariage de Pélée ? La réponse n’est pas claire, mais étant donné que Pindare fait immédiatement suivre cette référence au fait de rebrousser chemin à Gadira de l’affirmation « car il m’est impossible de raconter toute l’histoire des fils d’Éaque [dont l’un était Pélée] », il semble s’agir d’une expression ou d’un procédé rhétorique dont la pleine signification est aujourd’hui perdue.
Aucune preuve d’un événement de destruction
Un problème encore plus fondamental de cette théorie est le fait qu’il n’existe aucune preuve, quelle qu’elle soit, qu’un tsunami ait frappé cette région à l’âge du Bronze récent (ni à aucune autre époque entre celle-ci et celle de Platon, d’ailleurs). Les preuves fournies par le tsunami de Lisbonne de 1755 servent simplement à montrer qu’un tel événement est possible.
Ainsi, il est hypothétiquement possible qu’un tel événement ait pu se produire à l’âge du Bronze récent. Mais c’est tout ce que c’est. C’est une possibilité hypothétique. Il n’existe absolument aucune preuve active en ce sens.
Conclusion
En conclusion, malgré la force avec laquelle cette théorie a été argumentée au cours des deux dernières décennies, elle n’est tout simplement appuyée par aucune preuve solide. Les seules preuves qui existent réellement s’excluent mutuellement. Par exemple, la théorie postule que la civilisation de l’Atlantide peut être reliée à la civilisation de Tartessos. Elle relie également la guerre contre l’Atlantide à la guerre contre les Peuples de la Mer. Or, la civilisation tartessienne n’émergea qu’après que les Peuples de la Mer avaient déjà été vaincus par l’Égypte. En outre, nous avons vu que les arguments géographiques utilisés par cette théorie ne sont pas cohérents avec la description de Platon, et qu’il n’existe aucune preuve, quelle qu’elle soit, pour certaines des composantes essentielles de l’Atlantide.
Sources
Stillwell, Richard, The Princeton Encyclopedia of Classical Sites, 1976
Kühne, Rainer W., Tartessos-Tarshish was the model for Plato’s Atlantis
https://www.britannica.com/place/Guadalquivir-River
https://www.bbc.com/travel/article/20220727-the-iberian-civilisation-that-vanished
https://www.britannica.com/place/Tartessus
https://www.arcus-atlantis.org.uk/atlantis/where-is-atlantis.html
https://atlantipedia.ie/samples/libya/
https://www.worldhistory.org/tartessos/
https://wol.jw.org/en/wol/d/r1/lp-e/1200004325







